Le Monde édition datée du 13 mai 2013 : « Une équipe du MIT lève un mystère qui a intrigué les mathématiciens depuis plus de cent cinquante ans (Corresp. Particulière). Après plusieurs années d’un travail acharné et grâce à la mise à la mise en parallèle des trois plus gros ordinateurs mondiaux : un américain, un russe et un européen, l’équipe du professeur Pafroaôzieu du MIT a réussi à confirmer l’hypothèse de Riemann. Rappelons, sans rentrer dans des détails trop fastidieux, que Riemann lui-même avait écrit à l’académie de Berlin ne pas être en mesure de démontrer sa célèbre hypothèse. Une légende tenace, sensée reposer sur une confidence de Riemann sur son lit de mort, selon laquelle il aurait finalement réussi à démontrer son hypothèse a longtemps circulé. On n’a toutefois jamais pu trouver la moindre indication en ce sens dans ses papiers posthumes … »
Frau Hauptkopf soupira en pénétrant dans la chambre qu’elle louait à Herr Professor Bernhard Riemann. Elle en avait vu de toutes sortes depuis qu’elle avait dû se résigner, en raison d’un veuvage précoce, à louer des chambres de sa grande maison de Göttingen à des étudiants et des jeunes professeurs de l’université. Mais une chambre aussi pleine de désordre, de pagaille même, elle n’en avait jamais vue. Il faut dire qu’un locataire comme Herr Professor Riemann elle n’en avait jamais vu non plus. C’était le plus doux, le plus poli des êtres mais complètement désarmé face aux exigences de la vie matérielle. C’était comme si tous les objets se donnaient en permanence le mot pour rendre sa vie plus difficile. Avec lui les manches des casseroles d’eau bouillante tournaient régulièrement, les verres de vin pleins se renversaient systématiquement, les pans de chemise s’évadaient habituellement des culottes. Ce n’était pas que Herr Professor Riemann fût maladroit. Non car même la plus grande des maladresses a ses bornes. En fait Herr Professor Riemann était en guerre permanente avec les choses. Et bien sûr cette guerre, les choses la gagnaient facilement. Trop facilement même. Alors Frau Hauptkopf qui avait gardé un cœur généreux faisait ce qu’elle pouvait pour faciliter la vie du pauvre Herr Professor Riemann. Elle lui préparait ses repas, elle lui repassait son linge. Il était chaque fois confus et il la récompensait généreusement. Et pour elle le bénéfice était double car elle évitait également qu’un réchaud resté trop longtemps allumé dans sa chambre ne finisse par mettre le feu à la maison ou qu’un fer à peine sorti de son support de charbon de bois ne tombe sur le parquet où il ferait immanquablement une marque noire.
Cette fois-ci il ne s’agissait pas de nourriture ou de vêtements mais de quelque chose de plus grave, quelque chose qu’en temps normal Frau Hauptkopf n’avait absolument pas le droit de faire. Elle s’y était risqué une fois, une seule fois, au début, et elle avait alors vu le doux, le pacifique Bernhard Riemann, il n’était pas encore Professor, se transformer en tigre enragé. « Jamais, vous m’entendez jamais, Frau Hauptkopf, avait il assené d’une voix effrayante, blanche de rage, vous ne devez toucher mes papiers. Jamais, sous aucun prétexte ». Frau Hauptkopf avait été tellement impressionnée qu’elle s’était jusqu’à présent tenu scrupuleusement à la consigne donnée. Elle avait pris l’habitude de faire le ménage entre les papiers qui jonchaient le petit bureau de bois blanc, le lit et souvent le sol. Mais là c’était différent. Herr Professor Riemann venait de partir un mois en Italie pendant les vacances universitaires pour se reposer les poumons. La chambre s’offrait, désarmée, sans défenseur, à la rage de rangement de Frau Hauptkopf. Elle avait décidé de faire enfin régner l’ordre au sein de sa maison.
Cependant Frau Hauptkopf s’avéra moins déterminée qu’elle le croyait. Après avoir aéré, passé la serpillière là où le sol était libre de papiers, retapé le lit et écartant les papiers qui le jonchaient et lavé les assiettes sales qui traînaient depuis plus d’une semaine, son ardeur s’éteint quand il s’agit de s’attaquer au rangement des papiers. Quelle peur, quel sentiment de respect pour ce qu’elle ne comprenait pas la retint ? Difficile à dire. En tout cas, sur le point de le mener à bien, elle renonça à son projet. Y renonça-t-elle complètement ? Non, car elle ne put s’empêcher de froisser et de jeter une feuille papier sur le bureau sur laquelle le fond d’une chope de bière avait laissé une trace circulaire. Un papier gâché par de la bière devait dans son esprit rabaissé ce papier à un niveau d’immondice auquel il ne pouvait pas bénéficier de la protection tutélaire de Herr Professor Riemann.
Alors ce papier, conformément à la légende, contenait-il en quelques lignes lumineuses la solution du mystère de l’hypothèse de Riemann ? Et bien non, c’était une simple note de restaurant. Et alors qu’en est-il de la véracité de la légende ? Eh bien, ce n’est pas cette histoire qui vous le dira.
édition datée du 13 mai 2013 : « Une équipe du MIT lève un mystère qui a intrigué les mathématiciens depuis plus de cent cinquante ans (Corresp. Particulière). Après plusieurs années d’un travail acharné et grâce à la mise à la mise en parallèle des trois plus gros ordinateurs mondiaux : un américain, un russe et un européen, l’équipe du professeur Pafroaôzieu du MIT a réussi à confirmer l’hypothèse de Riemann. Le Monde Rappelons, sans rentrer dans des détails trop fastidieux, que Riemann lui-même avait écrit à l’académie de Berlin ne pas être en mesure de démontrer sa célèbre hypothèse. Une légende tenace, sensée reposer sur une confidence de Riemann sur son lit de mort, selon laquelle il aurait finalement réussi à démontrer son hypothèse a longtemps circulé. On n’a toutefois jamais pu trouver la moindre indication en ce sens dans ses papiers posthumes … »
Frau Hauptkopf soupira en pénétrant dans la chambre qu’elle louait à Herr Professor Bernhard Riemann. Elle en avait vu de toutes sortes depuis qu’elle avait dû se résigner, en raison d’un veuvage précoce, à louer des chambres de sa grande maison de Göttingen à des étudiants et des jeunes professeurs de l’université. Mais une chambre aussi pleine de désordre, de pagaille même, elle n’en avait jamais vue. Il faut dire qu’un locataire comme Herr Professor Riemann elle n’en avait jamais vu non plus. C’était le plus doux, le plus poli des êtres mais complètement désarmé face aux exigences de la vie matérielle. C’était comme si tous les objets se donnaient en permanence le mot pour rendre sa vie plus difficile. Avec lui les manches des casseroles d’eau bouillante tournaient régulièrement, les verres de vin pleins se renversaient systématiquement, les pans de chemise s’évadaient habituellement des culottes. Ce n’était pas que Herr Professor Riemann fût maladroit. Non car même la plus grande des maladresses a ses bornes. En fait Herr Professor Riemann était en guerre permanente avec les choses. Et bien sûr cette guerre, les choses la gagnaient facilement. Trop facilement même. Alors Frau Hauptkopf qui avait gardé un cœur généreux faisait ce qu’elle pouvait pour faciliter la vie du pauvre Herr Professor Riemann. Elle lui préparait ses repas, elle lui repassait son linge. Il était chaque fois confus et il la récompensait généreusement. Et pour elle le bénéfice était double car elle évitait également qu’un réchaud resté trop longtemps allumé dans sa chambre ne finisse par mettre le feu à la maison ou qu’un fer à peine sorti de son support de charbon de bois ne tombe sur le parquet où il ferait immanquablement une marque noire.
Cette fois-ci il ne s’agissait pas de nourriture ou de vêtements mais de quelque chose de plus grave, quelque chose qu’en temps normal Frau Hauptkopf n’avait absolument pas le droit de faire. Elle s’y était risqué une fois, une seule fois, au début, et elle avait alors vu le doux, le pacifique Bernhard Riemann, il n’était pas encore Professor, se transformer en tigre enragé. « Jamais, vous m’entendez jamais, Frau Hauptkopf, avait il assené d’une voix effrayante, blanche de rage, vous ne devez toucher mes papiers. Jamais, sous aucun prétexte ». Frau Hauptkopf avait été tellement impressionnée qu’elle s’était jusqu’à présent tenu scrupuleusement à la consigne donnée. Elle avait pris l’habitude de faire le ménage entre les papiers qui jonchaient le petit bureau de bois blanc, le lit et souvent le sol. Mais là c’était différent. Herr Professor Riemann venait de partir un mois en Italie pendant les vacances universitaires pour se reposer les poumons. La chambre s’offrait, désarmée, sans défenseur, à la rage de rangement de Frau Hauptkopf. Elle avait décidé de faire enfin régner l’ordre au sein de sa maison.
Cependant Frau Hauptkopf s’avéra moins déterminée qu’elle le croyait. Après avoir aéré, passé la serpillière là où le sol était libre de papiers, retapé le lit et écartant les papiers qui le jonchaient et lavé les assiettes sales qui traînaient depuis plus d’une semaine, son ardeur s’éteint quand il s’agit de s’attaquer au rangement des papiers. Quelle peur, quel sentiment de respect pour ce qu’elle ne comprenait pas la retint ? Difficile à dire. En tout cas, sur le point de le mener à bien, elle renonça à son projet. Y renonça-t-elle complètement ? Non, car elle ne put s’empêcher de froisser et de jeter une feuille papier sur le bureau sur laquelle le fond d’une chope de bière avait laissé une trace circulaire. Un papier gâché par de la bière devait dans son esprit rabaissé ce papier à un niveau d’immondice auquel il ne pouvait pas bénéficier de la protection tutélaire de Herr Professor Riemann.
Alors ce papier, conformément à la légende, contenait-il en quelques lignes lumineuses la solution du mystère de l’hypothèse de Riemann ? Et bien non, c’était une simple note de restaurant. Et alors qu’en est-il de la véracité de la légende ? Eh bien, ce n’est pas cette histoire qui vous le dira.
vendredi 13 mars 2009
samedi 7 mars 2009
Baruch Spinoza
Mon nom est Baruch. Baruch Spinoza. Mon logeur, un homme veule à l'esprit faible s'obstine à ne m'appeler que Spinoza: « Voyons Spinoza ... ». Mais moi je sais ce que je veux et je ne lui réponds jamais. Il me croit sourd et vieux. Moi sourd! Quand l'appartement est silencieux la nuit, et que je ne dors pas, j'entendrais le craquement d'une souris. Mais passons.
Il me faut toute la philosophie de mon homonyme pour supporter de vivre dans de telles conditions. Mon logeur n'a aucun sens des valeurs, ni même des convenances. Il sait pourtant, ou plutôt il devrait savoir, qui je suis, ce que je vaux. Et au lieu de ça il me traite comme si j'étais un vieillard impuissant. Il n'a pas l'once d'un commencement de réflexion car s'il avait sagement pris exemple sur moi, qui ai su m'affranchir des tumultes de la passion amoureuse, il ne se serait pas laissé entraîner dans cette histoire avec cette femme, cette Olga, qu'il a finie par épouser et à qui il a fait ces deux « charmants » jumeaux dont je redoute tant la turbulence. Enfin vous sentez bien qu'en disant charmants j'ai mis des guillemets.
Il aurait pu me demander mon avis, depuis tant de temps que nous habitions ensemble. Il aurait pu changer d'appartement. Mais non. Monsieur m'a imposé sa femme. Les baiser à sa femme à tous bouts de champ. Les feulement de plaisir de sa femme. Les remarques désobligeantes de sa femme à mon endroit. C'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à feindre la surdité. Et puis les grossesses. Comme madame Olga lui en a fait baver! Je vous passe la petite enfance: les pleurs la nuit, l'odeur des couches, la niaise admiration devant les horribles petites frimousses. J'espérais qu'en grandissant les choses s'arrangeraient mais c'est devenu encore pire. L'appartement a été constamment sans dessus-dessous, mes siestes, à mon âge vous savez, n'ont cessé d'être interrompues par des cavalcades et des pleurs. Ils n'avaient aucun respect pour moi, me prenaient pour leur camarade de jeux. Moi, Baruch Spinoza, le camarade de jeux de ces bambins débrayés, de ces prédateurs, c'est comme ça que je les appelle, aux yeux noisettes et aux boucles blondes!
Il fallait réagir pour ne pas laisser gâcher ces années de ma vie qui pouvaient après tout être les dernières. Bien que n'ayant jamais été moi-même marié je me dis qu'il n'y avait aucune chance que les parents prennent conscience de la situation et qu'il fallait que je m'attaque au couple. Mon raisonnement était que si le couple allait mal, vraiment mal, c'est la femme qui partirait, avec les prédateurs. Quand on vit avec des gens, qu'on est réputé être sourd et inoffensif, et qu'on est malin ce n'est pas très difficile par petites touches insensibles de détraquer la vie quotidienne, de créer des faisceaux d'indices, de faire naître des soupçons. Il faut commencer d'une manière si imperceptibles que les premiers doutes paraissent ridicules et ne donnent pas lieu à explication. Il faut être attentif tout en n'ayant l'air de rien, guetter les regards, les silences. Petit à petit il faut conforter l'édifice. Bien sûr je me suis attaqué d'abord à Olga. Les prédateurs allaient à la maternelle l'après-midi, il pouvait se passer beaucoup de choses en somme et ma présence discrète à l'autre bout de l'appartement n'était pas un garde-fou suffisant contre des aventures extra conjugales.
Lorsque les premiers soupçons furent insupportables pour lui, et à l'occasion d'une tâche mise par mes soins sur sa chemise blanche qu'Olga avait repassée la veille, le mari chauffé à blanc par mes soins discrets éclata, en accusation. Olga s'effondra en pleurs. La sincérité de sa réaction fut prise pour une redoutable preuve de sa duplicité de comédienne. Le ver était dans le fruit. Il ne me resta alors plus qu'à créer également les ravages du doute chez la femme en plaçant quelques longs cheveux, que j'avais récupérés de longue date sur le manteau d'une de leurs amies en visite, sur les chemises au lavage de monsieur.
Une fois la mécanique déclenchée il ne fallut guère plus de six mois pour que le couple éclate et que madame parte avec ses enfants. La vie dans l'appartement retrouva son calme et je servis même de confident à mon logeur. Evidemment ce n'est encore pas parfait. Un week-end sur deux c'est le retour des prédateurs. Alors moi, Baruch Spinoza, chat angora de dix-sept ans qui habite cet appartement depuis que j'ai eu trois semaines, je dois me réfugier sur le sommet du piano pour avoir à peu près la paix.
Mais enfin, c'est tout de même mieux qu'avant.
Il me faut toute la philosophie de mon homonyme pour supporter de vivre dans de telles conditions. Mon logeur n'a aucun sens des valeurs, ni même des convenances. Il sait pourtant, ou plutôt il devrait savoir, qui je suis, ce que je vaux. Et au lieu de ça il me traite comme si j'étais un vieillard impuissant. Il n'a pas l'once d'un commencement de réflexion car s'il avait sagement pris exemple sur moi, qui ai su m'affranchir des tumultes de la passion amoureuse, il ne se serait pas laissé entraîner dans cette histoire avec cette femme, cette Olga, qu'il a finie par épouser et à qui il a fait ces deux « charmants » jumeaux dont je redoute tant la turbulence. Enfin vous sentez bien qu'en disant charmants j'ai mis des guillemets.
Il aurait pu me demander mon avis, depuis tant de temps que nous habitions ensemble. Il aurait pu changer d'appartement. Mais non. Monsieur m'a imposé sa femme. Les baiser à sa femme à tous bouts de champ. Les feulement de plaisir de sa femme. Les remarques désobligeantes de sa femme à mon endroit. C'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à feindre la surdité. Et puis les grossesses. Comme madame Olga lui en a fait baver! Je vous passe la petite enfance: les pleurs la nuit, l'odeur des couches, la niaise admiration devant les horribles petites frimousses. J'espérais qu'en grandissant les choses s'arrangeraient mais c'est devenu encore pire. L'appartement a été constamment sans dessus-dessous, mes siestes, à mon âge vous savez, n'ont cessé d'être interrompues par des cavalcades et des pleurs. Ils n'avaient aucun respect pour moi, me prenaient pour leur camarade de jeux. Moi, Baruch Spinoza, le camarade de jeux de ces bambins débrayés, de ces prédateurs, c'est comme ça que je les appelle, aux yeux noisettes et aux boucles blondes!
Il fallait réagir pour ne pas laisser gâcher ces années de ma vie qui pouvaient après tout être les dernières. Bien que n'ayant jamais été moi-même marié je me dis qu'il n'y avait aucune chance que les parents prennent conscience de la situation et qu'il fallait que je m'attaque au couple. Mon raisonnement était que si le couple allait mal, vraiment mal, c'est la femme qui partirait, avec les prédateurs. Quand on vit avec des gens, qu'on est réputé être sourd et inoffensif, et qu'on est malin ce n'est pas très difficile par petites touches insensibles de détraquer la vie quotidienne, de créer des faisceaux d'indices, de faire naître des soupçons. Il faut commencer d'une manière si imperceptibles que les premiers doutes paraissent ridicules et ne donnent pas lieu à explication. Il faut être attentif tout en n'ayant l'air de rien, guetter les regards, les silences. Petit à petit il faut conforter l'édifice. Bien sûr je me suis attaqué d'abord à Olga. Les prédateurs allaient à la maternelle l'après-midi, il pouvait se passer beaucoup de choses en somme et ma présence discrète à l'autre bout de l'appartement n'était pas un garde-fou suffisant contre des aventures extra conjugales.
Lorsque les premiers soupçons furent insupportables pour lui, et à l'occasion d'une tâche mise par mes soins sur sa chemise blanche qu'Olga avait repassée la veille, le mari chauffé à blanc par mes soins discrets éclata, en accusation. Olga s'effondra en pleurs. La sincérité de sa réaction fut prise pour une redoutable preuve de sa duplicité de comédienne. Le ver était dans le fruit. Il ne me resta alors plus qu'à créer également les ravages du doute chez la femme en plaçant quelques longs cheveux, que j'avais récupérés de longue date sur le manteau d'une de leurs amies en visite, sur les chemises au lavage de monsieur.
Une fois la mécanique déclenchée il ne fallut guère plus de six mois pour que le couple éclate et que madame parte avec ses enfants. La vie dans l'appartement retrouva son calme et je servis même de confident à mon logeur. Evidemment ce n'est encore pas parfait. Un week-end sur deux c'est le retour des prédateurs. Alors moi, Baruch Spinoza, chat angora de dix-sept ans qui habite cet appartement depuis que j'ai eu trois semaines, je dois me réfugier sur le sommet du piano pour avoir à peu près la paix.
Mais enfin, c'est tout de même mieux qu'avant.
mardi 24 février 2009
Histoire de fleurs
Mon grand-père avait fait la guerre d’Espagne dans les rangs des anarchistes de Catalogne. Réfugié en France il s’était caché dans les Pyrénées pendant la guerre pui il était venu exercer, à la Libération, le métier d’horticulteur-fleuriste dans le val de Loire. Au début il avait travaillé pour un patron puis, quand il avait rencontré ma grand-mère, il s’était mis à son compte.
De ces années de guerre civile espagnole mon grand-père a toujours gardé une haine farouche des fascistes, bien sûr, mais aussi des communistes et des curés. Ma grand-mère, prénommée Marie, était fille de pharmacien et très assidue à la messe. C’est elle qui décorait l’église pour la grand-messe du dimanche à dix heures trente. C’est du reste grâce à ça que mon grand-père, le vieux loup anarchiste, avait réussi à approcher la blanche vierge catholique : en lui donnant toutes les semaines des fleurs de son patron pour décorer l’église. Et puis à force, vous savez bien comment c’est, les fleurs avaient fini par faire leur effet en parlant au cœur de la jeune fille le langage des fleurs. Celui de l’amour.
Il an avait fallu de la force de caractère à marie, ma grand-mère, pour convaincre son père de pharmacien et sa mère de femme de pharmacien de la laisser épouser cet ancien ouvrier agricole au passé inquiétant qui venait tout juste de s’installer à son compte en rachetant à tempérament l’affaire de son patron. Mais du caractère, ma grand-mère en avait et sous la menace de son départ définitif et irrévocable ils avaient fini par céder. Et puis ils avaient vite reconnu que leur gendre était travailleur et avait le sens des affaires. D’année en année la surface des serres s’étendait et il avait des productions en Hollande et même au Maroc.
Ainsi prospéraient les affaires. Mon grand-père continuait à bouffer du curé, au grand désespoir de ma grand-mère, et il continuait à fournir toutes les semaines les fleurs pour que ma grand-mère puisse fleurir l’autel. Mais ce n’étaient plus les modestes fleurs un peu passées du début. Ça non. C’étaient de robustes et somptueuses parures de fleurs, parfois venues par avion en fonction de la saison. Mon grand-père approvisionnait ses circuits de commercialisation dans le monde entier.
Le mardi de la semaine sainte, le mardi avant Pâques, de l’année 19.. mon grand-père eut une première attaque. Il resta couché toute la matinée comme ça ne lui était jamais arrivé. Après avoir appelé le médecin ma grand-mère, fort inquiète, alla voir monsieur le curé qui vint, comme par hasard, lui rendre visite cet après-midi. Mon grand-père, qui avait pu se lever mais pas quitter la maison, le reçut à coup de jurons en lui disant qu’il n’avait pas besoin de lui. Au fond cela rassura et réjouit ma grand-mère de voir que son mari n’avait rien perdu de ses convictions.
Le jeudi saint mon grand-père eut une nouvelle attaque et ce coup-ci c’est définitivement qu’il ne put plus marcher. Monsieur le curé, prévenu par ma grand-mère, revint, mais il essuya une nouvelle bordée d’injures. La troisième attaque, celle qui rendit la parole de mon grand-père presque inaudible, survint le samedi saint vers midi. Cette fois-ci il voulut bien parler avec monsieur le curé. Ça dura longtemps car il prononçait avec peine un mot derrière l’autre tandis que ma grand-mère priait et pleurait derrière la porte. Mon grand-père mourut vers dix sept heures, l’heure où les fleurs qu’il avait commandées pour que sa femme et ses amies décorent l’église étaient livrées.
Non, mon grand-père n’avait pas demandé à être enterré à l’église comme l’avait espéré ma grand-mère. Mais selon la volonté qu’il avait exprimée à monsieur le curé son cercueil le lundi qui suivit Pâques fut mis en terre recouvert des fleurs qui avaient servi à décorer l’église le jour de la fête de la résurrection. Les fleurs rouges et blanches de l’histoire d’amour d’un rude loup anarchiste et d’une douce femme catholique.
De ces années de guerre civile espagnole mon grand-père a toujours gardé une haine farouche des fascistes, bien sûr, mais aussi des communistes et des curés. Ma grand-mère, prénommée Marie, était fille de pharmacien et très assidue à la messe. C’est elle qui décorait l’église pour la grand-messe du dimanche à dix heures trente. C’est du reste grâce à ça que mon grand-père, le vieux loup anarchiste, avait réussi à approcher la blanche vierge catholique : en lui donnant toutes les semaines des fleurs de son patron pour décorer l’église. Et puis à force, vous savez bien comment c’est, les fleurs avaient fini par faire leur effet en parlant au cœur de la jeune fille le langage des fleurs. Celui de l’amour.
Il an avait fallu de la force de caractère à marie, ma grand-mère, pour convaincre son père de pharmacien et sa mère de femme de pharmacien de la laisser épouser cet ancien ouvrier agricole au passé inquiétant qui venait tout juste de s’installer à son compte en rachetant à tempérament l’affaire de son patron. Mais du caractère, ma grand-mère en avait et sous la menace de son départ définitif et irrévocable ils avaient fini par céder. Et puis ils avaient vite reconnu que leur gendre était travailleur et avait le sens des affaires. D’année en année la surface des serres s’étendait et il avait des productions en Hollande et même au Maroc.
Ainsi prospéraient les affaires. Mon grand-père continuait à bouffer du curé, au grand désespoir de ma grand-mère, et il continuait à fournir toutes les semaines les fleurs pour que ma grand-mère puisse fleurir l’autel. Mais ce n’étaient plus les modestes fleurs un peu passées du début. Ça non. C’étaient de robustes et somptueuses parures de fleurs, parfois venues par avion en fonction de la saison. Mon grand-père approvisionnait ses circuits de commercialisation dans le monde entier.
Le mardi de la semaine sainte, le mardi avant Pâques, de l’année 19.. mon grand-père eut une première attaque. Il resta couché toute la matinée comme ça ne lui était jamais arrivé. Après avoir appelé le médecin ma grand-mère, fort inquiète, alla voir monsieur le curé qui vint, comme par hasard, lui rendre visite cet après-midi. Mon grand-père, qui avait pu se lever mais pas quitter la maison, le reçut à coup de jurons en lui disant qu’il n’avait pas besoin de lui. Au fond cela rassura et réjouit ma grand-mère de voir que son mari n’avait rien perdu de ses convictions.
Le jeudi saint mon grand-père eut une nouvelle attaque et ce coup-ci c’est définitivement qu’il ne put plus marcher. Monsieur le curé, prévenu par ma grand-mère, revint, mais il essuya une nouvelle bordée d’injures. La troisième attaque, celle qui rendit la parole de mon grand-père presque inaudible, survint le samedi saint vers midi. Cette fois-ci il voulut bien parler avec monsieur le curé. Ça dura longtemps car il prononçait avec peine un mot derrière l’autre tandis que ma grand-mère priait et pleurait derrière la porte. Mon grand-père mourut vers dix sept heures, l’heure où les fleurs qu’il avait commandées pour que sa femme et ses amies décorent l’église étaient livrées.
Non, mon grand-père n’avait pas demandé à être enterré à l’église comme l’avait espéré ma grand-mère. Mais selon la volonté qu’il avait exprimée à monsieur le curé son cercueil le lundi qui suivit Pâques fut mis en terre recouvert des fleurs qui avaient servi à décorer l’église le jour de la fête de la résurrection. Les fleurs rouges et blanches de l’histoire d’amour d’un rude loup anarchiste et d’une douce femme catholique.
jeudi 19 février 2009
La courte échelle
« Fais-moi la courte échelle ». Putain, combien de fois j'ai demandé ça à mon bâtard de frère jumeau! Quand on était gamins il n'a jamais voulu prendre sur lui aucune de mes conneries. Yves c'était toujours le gentil, celui qui rendait fiers ses parents, et moi, Pierre, j'étais le méchant, celui qui faisait pleurer sa maman. Quand j'ai cassé le vase de Chine, rapporté par le grand-père marin, il aurait pu dire que c'était lui, qu'il avait été maladroit. Je suis sûr que maman l'aurait consolé. Alors que moi ... Moi j'ai été privé d'argent de poche pendant trois mois. Le salaud!
Et l'oral du bac. On s'est toujours ressemblé comme deux gouttes d'eau. Ça lui aurait coûté quoi de passer l'oral du bac à ma place? Il était depuis un an à HEC. Le fumier. Quand je le lui ai demandé il m'a fait la morale La morale! Lui! Lui qui en dix ans est devenu riche à ne plus savoir que faire de son fric en spéculant sur les matières premières. Je suis sûr que si j'avais eu mon bac ma vie aurait été différente. Moi aussi j'aurais pu devenir très riche. J'aurais épousé Marie-Line qui me préférait mais qui l'a épousé, lui. A cause de ses perspectives d'avenir, comme elle m'a dit. Ses perspectives d'avenir. Tu parles. La vache!
Remarquez, après on s'est rattrapé, Marie-Line et moi. Il était trop stressé le frérot avec toutes ses affaires dans le monde entier. Il avait comme qui dirait des pannes de libido. Alors qu'un laveur de carreaux comme moi, ça ne sait jamais comment ça pourra finir ses fins de mois mais c'est pas stressé. Ben voyons. N'empêche, toute la journée entre ciel et terre, t'as le temps de penser aux gonzesses. Alors pendant que mon maboule de frère restait tard dans son bureau au sommet de son gratte-ciel son bon à rien de frère s'occupait de Marie-Line.
En plus, ce métier de laveur de carreau, c'est lui qui me l'a trouvé, le salopard. Un jour où, comme d'habitude, j'étais dans la panade il m'a dit en se marrant: « Tu m'as souvent demandé de te faire la courte échelle, et bien je t'ai trouvé un poste où tu vas pouvoir grimper: laveur de vitres dans la société qui s'occupe de mon immeuble ». Quel ordure ce mec!
Ouais, mais en attendant c'est lui qu'on est en train de mettre au fond du trou. A ma place. C'est Marie-Line qui a eu l'idée. C'est malin les femmes. Et moi, comme un idiot, je pleure à chaude larme sur le laveur de carreaux qui s'est écrabouillé en tombant du trentième étage, alors qu'il nettoyait les vitres du bureau de son frère. Quand je pense que cet accident pour de vrai il aurait pu m'arriver à moi! Sauf qu'il aurait fallu avant qu'on m'assomme et qu'on me balance en bas depuis la terrasse de l'immeuble.
- ...
- Comment, inspecteur, vous voulez m'interroger à la sortie de l'enterrement de mon frère? Vous voulez prendre mes empreintes digitales? Mais Pourquoi?
- ...
- Putain, la salope! C'est elle qui m'a donné. Elle s'est rendu compte que je m'étais fait passer pour son mari. Tu parles!
- ...
- Elle va réussir à garder tout le fric pour elle en se débarrassant des deux frères, Yves, pourquoi tu n'es plus là pour m'aider?
Et l'oral du bac. On s'est toujours ressemblé comme deux gouttes d'eau. Ça lui aurait coûté quoi de passer l'oral du bac à ma place? Il était depuis un an à HEC. Le fumier. Quand je le lui ai demandé il m'a fait la morale La morale! Lui! Lui qui en dix ans est devenu riche à ne plus savoir que faire de son fric en spéculant sur les matières premières. Je suis sûr que si j'avais eu mon bac ma vie aurait été différente. Moi aussi j'aurais pu devenir très riche. J'aurais épousé Marie-Line qui me préférait mais qui l'a épousé, lui. A cause de ses perspectives d'avenir, comme elle m'a dit. Ses perspectives d'avenir. Tu parles. La vache!
Remarquez, après on s'est rattrapé, Marie-Line et moi. Il était trop stressé le frérot avec toutes ses affaires dans le monde entier. Il avait comme qui dirait des pannes de libido. Alors qu'un laveur de carreaux comme moi, ça ne sait jamais comment ça pourra finir ses fins de mois mais c'est pas stressé. Ben voyons. N'empêche, toute la journée entre ciel et terre, t'as le temps de penser aux gonzesses. Alors pendant que mon maboule de frère restait tard dans son bureau au sommet de son gratte-ciel son bon à rien de frère s'occupait de Marie-Line.
En plus, ce métier de laveur de carreau, c'est lui qui me l'a trouvé, le salopard. Un jour où, comme d'habitude, j'étais dans la panade il m'a dit en se marrant: « Tu m'as souvent demandé de te faire la courte échelle, et bien je t'ai trouvé un poste où tu vas pouvoir grimper: laveur de vitres dans la société qui s'occupe de mon immeuble ». Quel ordure ce mec!
Ouais, mais en attendant c'est lui qu'on est en train de mettre au fond du trou. A ma place. C'est Marie-Line qui a eu l'idée. C'est malin les femmes. Et moi, comme un idiot, je pleure à chaude larme sur le laveur de carreaux qui s'est écrabouillé en tombant du trentième étage, alors qu'il nettoyait les vitres du bureau de son frère. Quand je pense que cet accident pour de vrai il aurait pu m'arriver à moi! Sauf qu'il aurait fallu avant qu'on m'assomme et qu'on me balance en bas depuis la terrasse de l'immeuble.
- ...
- Comment, inspecteur, vous voulez m'interroger à la sortie de l'enterrement de mon frère? Vous voulez prendre mes empreintes digitales? Mais Pourquoi?
- ...
- Putain, la salope! C'est elle qui m'a donné. Elle s'est rendu compte que je m'étais fait passer pour son mari. Tu parles!
- ...
- Elle va réussir à garder tout le fric pour elle en se débarrassant des deux frères, Yves, pourquoi tu n'es plus là pour m'aider?
dimanche 18 janvier 2009
Affrontements
Maintenant je sais qu'il est trop tard pour reculer. J'irai jusqu'au bout quoiqu'il arrive. Quoiqu'il nous en coûte j'irai jusqu'au bout. Quoiqu'il m'en coûte. Ce n'est pas la guerre. Quelque fois la guerre, on peut la gagner. Quelque fois la guerre, même la guerre perdue, gagne la paix. C'est plutôt quelque chose comme la guerre civile, la guerre contre soi. Je suis un sniper qui doit faire mouche à chaque coup. Et tant pis si chaque coup qui fait mouche m'arrache un peu de ma chair. Surtout ne pas m'attendrir sur moi. Surtout respirer à grands traits ma fureur qui a la saveur du sang. Et garder la force de te tenir dans ma ligne de mire. Et de tirer. De tirer sur toi. Sur toi la femme que j'aime. Sur toi qui te dresses face à moi. Sur toi, la femme qui provoques ma fureur meurtrière. Pas de pistolet. Avec un pistolet ce serait vite fini. Mais des mots. Seulement des mots. Mais quels mots! Des mots ajustés, des mots polis, des mots qui font mal. Peut-être tout autant à moi qu'à toi parce qu'ils blessent notre histoire. Mais surtout cette blessure, que je m'administre en même temps qu'à toi, il faut que tu n'en soupçonnes rien. Il faut que tu me croies invulnérable, indifférent au carnage que je fais dans nos vies. Il ne faut surtout pas que tu te doutes que je souffre plus que tout pour notre fille qui a sept ans et qui pleure entre nous deux. Elle sait que c'est à cause d'elle que nous nous affrontons. Pour un choix d'activité du mercredi après-midi. Une vétille pourrait-on croire. Mais pour toi, sa mère, et moi, son père, c'est devenu existentiel. C'est toi ou moi. Pas de quartier. J'espère que notre petite fille ne perçoit pas complètement tout ce que nos voix contenues, nos périphrases presque doucereuses, contiennent de venin. J'espère qu'elle ne voit pas ces fausses concessions verbales que nous nous faisons et qui nous laissent en sang. J'ai pitié d'elle. Du mal que nous lui faisons mais il n'est pas question de rendre les armes. D'ailleurs tu me rends coup pour coup et à ce jeu atroce tu n'es pas moins habile que moi. Mais il faut surtout ne rien montrer des blessures reçues. C'est la règle. Ou alors il faudrait reconnaître ce qu'on a déjà perdu. Peut-être sans remède.
Un instant je ferme les yeux. Comme le boxeur épuisé s'accorde quelques secondes à terre pendant que l'arbitre égrène les secondes. Un, deux, trois ... Rien qu'un instant. Je ne peux pas sortir plus longtemps de l'arène. Mais il faut que je reprenne un minimum de souffle. Je repense à un autre combat. A un combat où j'avais mis toutes mes forces, celles de mes quinze ans. Je revis la scène, le silence soudain de la classe. C'était une classe de seconde, pas trop mauvaise mais il fallait vraiment une circonstance assez extraordinaire pour que tous rassemblent leur attention et la tournent vers moi qui étais tout seul sur l'estrade. Je terminais mon exposé sur Saint Just, l'Archange de la Terreur. Mon exposé ne devait pas être excellent mais j'avais travaillé assez méthodiquement, n'utilisant que des faits et des arguments raisonnables. Le sang qui avait coulé il y avait deux siècles ne me faisait pas peur. J'avais toutefois chargé le sinistre Robespierre, vieux, laid et, dit-on, vierge alors que Saint Just était jeune et beau. Et moi je rêvais d'avoir son magnétisme sexuel. Toutes les filles de la classe devaient griffer leurs draps le soir dans leurs lits en pensant à moi, et en attendant leur tour pour les plus chanceuses. J'avais quinze ans et je n'avais pas encore compris que le bonheur consistait à en distinguer une seule qui effacerait toutes les autres. Celle-là même avec qui nous étions entrain de nous déchirer.
Du fond de la salle le professeur venait de me demander de sa voix métallique si j'avais bien réalisé toutes les contre-vérités que je venais d'énoncer sur Robespierre. Je recevais ses mots comme autant de gifles. Je regardais sa peau huileuse et sans couleur, son visage sans menton, sa pomme d'Adam presque inexistante. Il me faisait horreur. Je connaissais sa femme, une autre prof d'histoire que je trouvais repoussante et vieille. Et moi j'étais jeune, je me voyais beau. Je me croyais à la Convention en train de travailler au corps l'Assemblée. Je ne pensais même plus aux filles de la classe qui me regardaient, médusées. Notre professeur d'histoire avait une réputation de tyran intellectuel. Il se plaisait à contredire les opinions de la plupart de ses collègues du lycée en s'affirmant conservateur. Conservateur mais grand admirateur de Robespierre. Alors dans sa classe personne ne s'opposait jamais à ses prises de position péremptoires et sardoniques. Mais qu'il ne compte pas, cette vieille baderne, que je lâche un pouce de terrain. Les arguments me venaient au fus et à mesure des assauts. J'en étais étonné moi-même. Il parlait de plus en plus fort. Un peu de bave coulait au coin de sa bouche. Il y avait longtemps qu'il m'avait coupé toute retraite possible. J'étais grisé par la conscience du danger. Passer toute une année à vivre avec sa hargne. Et surtout je n'imaginais pas comment nous allions pouvoir sortir de notre querelle. Peut-être qu'il allait devoir me coller, m'acculer à une révolte irrémédiable. Finalement c'est lui qui céda. Il baissa le ton et finit par me dire qu'il n'était pas d'accord avec moi mais que j'avais travaillé mes arguments. Il allait me donner une bonne note. Un murmure flatteur parcourut la classe. J'avais gagné une année d'estime et de prestige. J'étais capable de braver le plus retors des professeurs. Je crois même que certains de ses collègues qui devaient le détester eurent vent de l'affaire et m'en marquèrent de la considération. Pour les filles je ne me souviens plus trop. Peut-être que je leur faisais désormais un peu peur.
Je rouvre les yeux. Je n'ai pas dû laisser à l'arbitre le temps de compter jusqu'à trois mais ma fureur a baissé de plusieurs crans. Ma détermination est intacte, renforcée même. Je vais continuer froidement, certain que ma victoire ne m'apportera rien mais que ma défaite est impossible. Il faut simplement que la violence verbale continue à monter entre nous pour que quelque chose arrive. Quelque chose mais je ne sais quoi. Je te regarde. Comme tu es belle! Tes cheveux semblent animés d'une vie propre, tes yeux étincellent de hargne et d'intelligence. Je sens ton souffle si vivant au creux de ta gorge. Allons, encore un minuscule effort et tout cela deviendra une terre étrangère pour moi. Je vais étouffer de mes mains ce lien d'amour qui nous unissait. Tu croyais que parce que tu es belle et parce que je t'aime tu pouvais décider pour notre fille sur cette chose insignifiante que j'aurais pu oublier une heure après. Et bien tu te trompes. Je ne te le dirai jamais, tu ne comprendras jamais pourquoi ce saccage s'est produit aujourd'hui mais c'est ainsi. Je ne sais pas moi-même pourquoi.
La petite ne pleure plus. On dirait qu'elle a épuisé toutes ses larmes et qu'elle est débordée par la situation. Elle attend. Et toi, au lieu de répliquer une dernière fois tu fais un pas de côté pour allumer la radio. Tsahal, l'armée israélienne, a pénétré dans Gaza. L'offensive terrestre est engagée. Sans plus savoir ce que nous faisons que tout à l'heure nous nous précipitons dans les bras l'un de l'autre et nous nous serrons fort, en silence. Nous devons penser tous les deux à notre petite fille qui porte un nom juif et dont la mère est arabe.
Un instant je ferme les yeux. Comme le boxeur épuisé s'accorde quelques secondes à terre pendant que l'arbitre égrène les secondes. Un, deux, trois ... Rien qu'un instant. Je ne peux pas sortir plus longtemps de l'arène. Mais il faut que je reprenne un minimum de souffle. Je repense à un autre combat. A un combat où j'avais mis toutes mes forces, celles de mes quinze ans. Je revis la scène, le silence soudain de la classe. C'était une classe de seconde, pas trop mauvaise mais il fallait vraiment une circonstance assez extraordinaire pour que tous rassemblent leur attention et la tournent vers moi qui étais tout seul sur l'estrade. Je terminais mon exposé sur Saint Just, l'Archange de la Terreur. Mon exposé ne devait pas être excellent mais j'avais travaillé assez méthodiquement, n'utilisant que des faits et des arguments raisonnables. Le sang qui avait coulé il y avait deux siècles ne me faisait pas peur. J'avais toutefois chargé le sinistre Robespierre, vieux, laid et, dit-on, vierge alors que Saint Just était jeune et beau. Et moi je rêvais d'avoir son magnétisme sexuel. Toutes les filles de la classe devaient griffer leurs draps le soir dans leurs lits en pensant à moi, et en attendant leur tour pour les plus chanceuses. J'avais quinze ans et je n'avais pas encore compris que le bonheur consistait à en distinguer une seule qui effacerait toutes les autres. Celle-là même avec qui nous étions entrain de nous déchirer.
Du fond de la salle le professeur venait de me demander de sa voix métallique si j'avais bien réalisé toutes les contre-vérités que je venais d'énoncer sur Robespierre. Je recevais ses mots comme autant de gifles. Je regardais sa peau huileuse et sans couleur, son visage sans menton, sa pomme d'Adam presque inexistante. Il me faisait horreur. Je connaissais sa femme, une autre prof d'histoire que je trouvais repoussante et vieille. Et moi j'étais jeune, je me voyais beau. Je me croyais à la Convention en train de travailler au corps l'Assemblée. Je ne pensais même plus aux filles de la classe qui me regardaient, médusées. Notre professeur d'histoire avait une réputation de tyran intellectuel. Il se plaisait à contredire les opinions de la plupart de ses collègues du lycée en s'affirmant conservateur. Conservateur mais grand admirateur de Robespierre. Alors dans sa classe personne ne s'opposait jamais à ses prises de position péremptoires et sardoniques. Mais qu'il ne compte pas, cette vieille baderne, que je lâche un pouce de terrain. Les arguments me venaient au fus et à mesure des assauts. J'en étais étonné moi-même. Il parlait de plus en plus fort. Un peu de bave coulait au coin de sa bouche. Il y avait longtemps qu'il m'avait coupé toute retraite possible. J'étais grisé par la conscience du danger. Passer toute une année à vivre avec sa hargne. Et surtout je n'imaginais pas comment nous allions pouvoir sortir de notre querelle. Peut-être qu'il allait devoir me coller, m'acculer à une révolte irrémédiable. Finalement c'est lui qui céda. Il baissa le ton et finit par me dire qu'il n'était pas d'accord avec moi mais que j'avais travaillé mes arguments. Il allait me donner une bonne note. Un murmure flatteur parcourut la classe. J'avais gagné une année d'estime et de prestige. J'étais capable de braver le plus retors des professeurs. Je crois même que certains de ses collègues qui devaient le détester eurent vent de l'affaire et m'en marquèrent de la considération. Pour les filles je ne me souviens plus trop. Peut-être que je leur faisais désormais un peu peur.
Je rouvre les yeux. Je n'ai pas dû laisser à l'arbitre le temps de compter jusqu'à trois mais ma fureur a baissé de plusieurs crans. Ma détermination est intacte, renforcée même. Je vais continuer froidement, certain que ma victoire ne m'apportera rien mais que ma défaite est impossible. Il faut simplement que la violence verbale continue à monter entre nous pour que quelque chose arrive. Quelque chose mais je ne sais quoi. Je te regarde. Comme tu es belle! Tes cheveux semblent animés d'une vie propre, tes yeux étincellent de hargne et d'intelligence. Je sens ton souffle si vivant au creux de ta gorge. Allons, encore un minuscule effort et tout cela deviendra une terre étrangère pour moi. Je vais étouffer de mes mains ce lien d'amour qui nous unissait. Tu croyais que parce que tu es belle et parce que je t'aime tu pouvais décider pour notre fille sur cette chose insignifiante que j'aurais pu oublier une heure après. Et bien tu te trompes. Je ne te le dirai jamais, tu ne comprendras jamais pourquoi ce saccage s'est produit aujourd'hui mais c'est ainsi. Je ne sais pas moi-même pourquoi.
La petite ne pleure plus. On dirait qu'elle a épuisé toutes ses larmes et qu'elle est débordée par la situation. Elle attend. Et toi, au lieu de répliquer une dernière fois tu fais un pas de côté pour allumer la radio. Tsahal, l'armée israélienne, a pénétré dans Gaza. L'offensive terrestre est engagée. Sans plus savoir ce que nous faisons que tout à l'heure nous nous précipitons dans les bras l'un de l'autre et nous nous serrons fort, en silence. Nous devons penser tous les deux à notre petite fille qui porte un nom juif et dont la mère est arabe.
samedi 27 décembre 2008
Du côté de la Bastille
Ce samedi 14 juin 2008 était vraiment un jour exceptionnel. En traversant la place de la Bastille à pied, comme je le faisais presque tous les jours depuis vingt ans que j’habitais le quartier, je sentis se réveiller en moi une exaltation délicieuse, telle que je n'en avais pas connues depuis des années.. Ce type d’exaltation suscité par certains lieux magiques porteurs de vibrations particulières. Pour quelle raison ces endroits sont-ils, entre tous distingués? Est-ce une question de tectonique des plaques? De particularités du champ magnétique terrestre? Est-ce à cause d'une connivence entre ces lieux et certains faits de l'histoire, grands ou petits, connus ou cachés? Ce n'est pas moi qui peux répondre. Je ne suis après tout qu'un professeur d'anglais légèrement has been aux dires de son ex-femme et de sa fille. Mais j’étais ce jour-là, au coeur des vibrations de la place, l’héroïque peuple de Paris en liesse, le peuple souverain renversant la vieille citadelle, symbole honni de l’arbitraire de l’Ancien Régime. J’étais à nouveau le jeune prof d’anglais plein d’ambition, amoureux et admiré par sa bouleversante fiancée qu’il menait par la main dans la foule joyeuse venue fêter la victoire du 10 mai 1981.
Oubliés les jours ordinaires où c’est plutôt l’abattement que je ressens à voir cet opéra aux murs enserrés de filets pour éviter qu’une dalle du revêtement ne se détache et n’aille écraser un passant. Ce projet architectural de gauche que j’avais consciencieusement défendu contre la famille de mon ex-femme, des bourgeois conservateurs de province, menace ruine. Et l’opéra, qui appelle au partage en profondeur des émotions, n’est plus un lieu pour quelqu’un comme moi qui, depuis quinze ans déjà, vis dans une étouffante solitude. L'abattement c'est peut-être surtout de sentir filer, inutiles et mornes, mes dernières belles années alors que la place et le quartier alentour grouillent d'un flot toujours renouvelé, d'un flot éternel de couples de tous âges en pleine ascension fusionnelle. J'ai été comme eux. Nous avons été heureux. Ça a même duré plusieurs années. Nous avons eu une fille. Nous l'avons appelé Ewa. Ewa avec un double-vé. Une idée de sa mère qui avait toujours trouvé son prénom de Marie ringard. Marie pourtant, moi l’homme de gauche, le fils d'instituteurs laïcs, j'aimais bien. Mais Marie c'est peut-être aussi un prénom trop doux pour un avocat d'affaire. Quoique devenue féministe convaincue mon ex-femme ne veut pas qu'on dise qu'elle est avocate d'affaire.
Ce sentiment de bonheur, ce quatorze juin dernier, c’est à Ewa que je le devais. Il faut dire que je ne la vois plus très souvent depuis qu'elle est majeure. C'est ma fille mais elle m'intimide. Elle est si brillante, si belle. Elle ressemble à sa mère, avec quelque chose peut-être d'encore plus inflexible. Quelque fois je me dis que c'est à cause du divorce de ses parents qu'elle est comme ça. J'aurais aimé qu'elle soit fière de moi, qu'elle soit secrètement jalouse de ma nouvelle compagne. Mais je n'ai jamais eu de nouvelle compagne et il y a déjà longtemps qu'elle m'a dit de manière définitive que mon humour absurde de vieux prof d'anglais la consternait. Cela doit faire une dizaine d'années mais je me souviens de cette phrase comme si c'était hier. Il m'en reste une blessure, une sorte de brûlure d'estomac.
Je pense souvent à Ewa en traversant la Place de la Bastille. Je me demande quel couple elle forme en voyant ces amoureux qui se retrouvent dans les cafés, sur le pavé et jusque sur les marches de l'opéra. Qui est-il ce garçon qui a le bonheur de la tenir par la taille, de la faire rire, de l'embrasser fougueusement sans se préoccuper des passants? Pourquoi ne vient-elle jamais me présenter personne? Pourquoi ne me confie-t-elle jamais ses joies et ses chagrins d'amour? Est-ce qu'elle croit que je ne suis pas capable, comme tous les pères le font, de la consoler en la serrant dans mes bras, en lui caressant doucement les cheveux et en lui disant « Ma chérie, ma chérie » tandis qu'elle pleure sur mon épaule? Pourtant quand elle était petite et qu'elle se faisait mal, elle aimait que je la cajole. Bien sûr elle a toujours sa mère pour ça. Mais sa mère ce n'est pas moi.
Ce jour-là en marchant la tête dans les nuages sur la place de la Bastille j’étais si heureux que je pensais à Dino. Je savais qu’il comprendrait mon bonheur. Dino est un clochard qui a régné pendant des années sur une plate-forme en élévation sur laquelle est construit un immeuble de bureau boulevard de la Bastille, le boulevard au bord de l'eau qui donne sur la place.. L’immeuble est en surplomb et offre un abri contre les intempéries. La longueur du terre-plain n'excède pas dix mètres. Le reste de la façade est occupé par un escalier de quelques marches qui donne accès aux bureaux. Dino y était tous les soirs, abrité de la pluie avec son sac de couchage et parfois un petit réchaud. C'est là qu'il passait la nuit, quelque soit le temps. Le matin quand je partais au lycée pour huit heures il dormait encore. Quand je partais pour neuf heures il n'était plus là. Il y avait souvent avec lui d'autres compagnons d'infortune qui restaient là pour quelques jours mais lui seul était le point fixe. La journée il faisait des petits boulots dans Paris. Il m'avait un jour expliqué qu'un boulanger du quartier gardait ses maigres affaires pendant la journée pour qu'il ne se fasse pas voler. Le dimanche le boulanger fermait et Dino ne quittait pas le dallage du pied de l'immeuble de la journée.
C'est peut-être à cause de cette particularité du dimanche, jour où les gens s'ennuient, qui avait rendu Dino si populaire dans le quartier. Cela faisait longtemps que j'avais remarqué que les gens s'arrêtaient pour lui parler. Les conversations semblaient détendues, sur un pied d'égalité. A vrai dire il émanait de lui une étrange autorité. Il avait des cheveux qui formaient une crinière épaisse, grisonnante, plus ou moins longue suivant les moments. Son visage très buriné faisait penser à un indien des Andes. J'appris, lorsque nous sommes devenus amis, qu'il était né et avait vécu sa jeunesse à La Réunion. Il disait souvent qu'il aimerait y retourner.
Avant que nous ne devenions amis j'étais passé devant lui pendant des années sans lui adresser une parole. J'avais fini par le rendre invisible. Je savais par instinct éviter de regarder dans sa direction et lui ne devait pas plus faire attention à moi. Je remarquais seulement quand il était en conversation avec des gens du quartier. Un jour, ce devait être un dimanche d'automne où je me rendais au marché du boulevard Richard Lenoir, au milieu du trottoir il y avait un homme très costaud avec une salopette bleue qui parlait avec Dino. Il avait l'air furieux et je ne pouvais pas l'éviter, d'autant moins qu'il me héla.
- Savez-vous ce qui est arrivé?
- Non.
- Pendant la nuit on lui a volé ses chaussures.
- ...
- Vous n'auriez pas une paire de chaussures à lui passer? Moi je fais du quarante-cinq. C'est trop grand.
Sans réfléchir je dis que je faisais du quarante-deux et que j'allais retourner chez moi pour voir si je n'avais pas une vieille paire. De gratitude l'homme voulut me prendre dans ses bras. J'eus un peu de mal à m'échapper à son étreinte amicale sans le vexer. Il dit: « Tu vois, Dino, le monsieur va t'aider » Je n'avais plus d'autre choix que de retourner chez moi pour aller fouiller mon placard à chaussures. Ce jour-là, sans l'avoir prévu ni réellement voulu Dino devint mon ami. Après l'avoir dépanné d'une paire de chaussures je pris l'habitude de lui parler chaque fois que je passais devant lui, le soir ou le week-end. Je lui demandais ce qu'il avait fait dans la journée. Il me parlait aussi de sa santé. Il ne posait jamais de questions. C'étaient les gens qui lui faisaient spontanément leurs confidences. Grâce à lui, pour la première fois, j'avais l'impression d'être intégré dans la vie du quartier. Nous formions une sorte de communauté d'amis de Dino. Nous nous reconnaissions lorsqu'un d'entre nous était en train de parler avec lui et qu'un autre s'arrêtait ou simplement faisait un bonjour ou un signe de la main en passant.
Ce bonheur que je songeais à partager avec Dino en traversant la Place de la Bastille c’était celui d’avoir Ewa marchant à mes côtés. En début d’après-midi ce jour-là elle m'avait donné rendez-vous dans une librairie anglaise de la rue de Rivoli pour que je lui donne des conseils sur des livres à emporter en vacances. Je l'ai invitée à prendre le thé à l'appartement. Ensemble nous avons pris le métro. Ça faisait des années que ça ne m'était pas arrivé avec elle. J'étais fier que tout le monde puisse voir que cette belle jeune femme pleine de vie était ma fille. Je sais que physiquement nous nous ressemblons un peu, bien qu'elle soit plutôt du côté de sa mère. Je lui parlais tout le temps pour qu'on remarque bien que je l'accompagnais. J'aurais presque aimé, moi qui ne suis pas du tout courageux, qu'il y ait un incident pour que j'aie l'occasion de la défendre. Nous sommes descendus à Bastille. Il faisait beau mais l'air était encore frais pour la saison. Je lui ai montré la place comme si elle ne la connaissait pas, comme si elle était une belle étrangère en visite à Paris. Elle a joué le jeu, elle s'est enthousiasmé pour le spectacle, pour l'Histoire, avec un hache majuscule. Elle m'a fait remarquer que le génie doré aux fesses nues se dressait au sommet d'une forte colonne de bronze phallique. Elle m'a dit, avec un accent venu de nulle part et un air faussement offusqué: « Français toujours polissons ». Nous avons tous les deux ri de bon coeur, heureux d'être complices.
Puis nous avons tourné le dos au génie et à la place et avons pris le boulevard de la Bastille. . Nous devisions gaiement. J'avais l'impression qu'elle était aussi heureuse que moi de ce moment de grâce. Peut-être qu'elle aussi, après tout, souffrait de la distance qui s'était installée entre nous. J'aime ce Boulevard où les immeubles ne sont que d'un côté et donnent sur le Port de l'Arsenal avec ses bateaux de plaisance alignés sur les deux rives. Le premier pâté de maison avec ses terrasses de café sur le trottoir est encore dans l'ambiance bourgeois-bohême de la place mais dès le deuxième l'atmosphère change et on se retrouve dans le vieux quartier presque populaire qui entourait la Gare de Lyon jusqu’à ce que la hausse des prix de l’immobilier n’entraîne des réhabilitations prétentieuses. Les voitures qui passent sans cesse ne réussissent pas à troubler la contemplation intemporelle des immeubles qui se font face de part et d’autre du port. Ceux de la rive ouest, du boulevard Bourdon dans le quatrième arrondissement sont simplement plus impassibles, plus bourgeois. C’est à cet endroit où le boulevard de la Bastille hésite entre plusieurs caractères qu’a été construit l’immeuble de Dino.
En marchant au côté d'Ewa je me demandais si nous croiserions Dino. Je ne savais pas trop quelle pourrait être sa réaction devant l'amitié de son père avec un clochard. J'étais certain que mon ex-femme n'aurait pas apprécié et Ewa était beaucoup plus proche de sa mère que de moi. Mais d'autre part l'idée de heurter au-travers d'Ewa les idées rétrécies de sa mère n'était pas pour me déplaire. Et puis, surprendre ma fille de cette manière ne pouvait pas avoir de conséquences graves. Elle devrait finir par apprécier que son père ait une ouverture d'esprit qu'elle ne lui soupçonnait peut-être pas. J'étais d'une humeur optimiste. C'était la première fois depuis des années que ma fille avait fait appel à moi et elle avait accepté mon invitation à aller prendre le thé.
Je n'allais pas tarder à être renseigné. Il me semblait apercevoir Dino. J'arrêtais de parler et un silence se fit entre nous. Je ne sais pourquoi, mes oreilles bourdonnaient. Devant Dino, qui ne nous avait pas vus arriver, je retins Ewa par le bras.
Hmmm. Bonjour Dino. Je te présente ma fille.
Ça alors. Ça fait un moment que je ne vous avais pas vue. Vous êtes devenue une vraie dame. Si j'avais pu me douter que c'était ta fille!
Ewa rit.
C'est vrai que ça fait bien trois ans que je ne viens plus passer un week-end sur deux chez mon père. Mais tu peux me tutoyer comme avant. Je ne suis pas si vieille que ça!
Devant les tasses de thé Ewa m'a dit qu'elle connaissait Dino depuis qu'elle avait dans les huit ans. Elle ne se souvenait plus au juste. Elle n'en avait jamais parlé ni à sa mère ni à moi parce que ça ne nous regardait pas et qu'elle avait eu peur qu'on l'embête avec ça.
Après les grandes vacances je n'ai plus revu Dino. On avait installé une grille en fer forgé pour barrer l'espace où il avait eu l'habitude de s'installer pendant toutes ces années. Il avait dû rechercher un autre endroit. A moins qu'il n'ait fini par repartir dans son île de La Réunion. Ou qu'il ne soit mort. En tout cas il n'est pas dans les rues qui donnent sur la place de la Bastille. Je les ai toutes faites.
Je n'ai pas revu non plus Ewa depuis. Je l'ai eue une fois au téléphone pour lui dire que Dino avait disparu. Elle n'a absolument rien dit, comme si elle n'avait pas entendu, mais elle a raccroché, encore plus vite que d'habitude. Je n'ai même pas eu le temps de lui demander si elle avait aimé les livres que je lui avais conseillé.
Peut-être qu'elle me rappellera pour Noël.
Oubliés les jours ordinaires où c’est plutôt l’abattement que je ressens à voir cet opéra aux murs enserrés de filets pour éviter qu’une dalle du revêtement ne se détache et n’aille écraser un passant. Ce projet architectural de gauche que j’avais consciencieusement défendu contre la famille de mon ex-femme, des bourgeois conservateurs de province, menace ruine. Et l’opéra, qui appelle au partage en profondeur des émotions, n’est plus un lieu pour quelqu’un comme moi qui, depuis quinze ans déjà, vis dans une étouffante solitude. L'abattement c'est peut-être surtout de sentir filer, inutiles et mornes, mes dernières belles années alors que la place et le quartier alentour grouillent d'un flot toujours renouvelé, d'un flot éternel de couples de tous âges en pleine ascension fusionnelle. J'ai été comme eux. Nous avons été heureux. Ça a même duré plusieurs années. Nous avons eu une fille. Nous l'avons appelé Ewa. Ewa avec un double-vé. Une idée de sa mère qui avait toujours trouvé son prénom de Marie ringard. Marie pourtant, moi l’homme de gauche, le fils d'instituteurs laïcs, j'aimais bien. Mais Marie c'est peut-être aussi un prénom trop doux pour un avocat d'affaire. Quoique devenue féministe convaincue mon ex-femme ne veut pas qu'on dise qu'elle est avocate d'affaire.
Ce sentiment de bonheur, ce quatorze juin dernier, c’est à Ewa que je le devais. Il faut dire que je ne la vois plus très souvent depuis qu'elle est majeure. C'est ma fille mais elle m'intimide. Elle est si brillante, si belle. Elle ressemble à sa mère, avec quelque chose peut-être d'encore plus inflexible. Quelque fois je me dis que c'est à cause du divorce de ses parents qu'elle est comme ça. J'aurais aimé qu'elle soit fière de moi, qu'elle soit secrètement jalouse de ma nouvelle compagne. Mais je n'ai jamais eu de nouvelle compagne et il y a déjà longtemps qu'elle m'a dit de manière définitive que mon humour absurde de vieux prof d'anglais la consternait. Cela doit faire une dizaine d'années mais je me souviens de cette phrase comme si c'était hier. Il m'en reste une blessure, une sorte de brûlure d'estomac.
Je pense souvent à Ewa en traversant la Place de la Bastille. Je me demande quel couple elle forme en voyant ces amoureux qui se retrouvent dans les cafés, sur le pavé et jusque sur les marches de l'opéra. Qui est-il ce garçon qui a le bonheur de la tenir par la taille, de la faire rire, de l'embrasser fougueusement sans se préoccuper des passants? Pourquoi ne vient-elle jamais me présenter personne? Pourquoi ne me confie-t-elle jamais ses joies et ses chagrins d'amour? Est-ce qu'elle croit que je ne suis pas capable, comme tous les pères le font, de la consoler en la serrant dans mes bras, en lui caressant doucement les cheveux et en lui disant « Ma chérie, ma chérie » tandis qu'elle pleure sur mon épaule? Pourtant quand elle était petite et qu'elle se faisait mal, elle aimait que je la cajole. Bien sûr elle a toujours sa mère pour ça. Mais sa mère ce n'est pas moi.
Ce jour-là en marchant la tête dans les nuages sur la place de la Bastille j’étais si heureux que je pensais à Dino. Je savais qu’il comprendrait mon bonheur. Dino est un clochard qui a régné pendant des années sur une plate-forme en élévation sur laquelle est construit un immeuble de bureau boulevard de la Bastille, le boulevard au bord de l'eau qui donne sur la place.. L’immeuble est en surplomb et offre un abri contre les intempéries. La longueur du terre-plain n'excède pas dix mètres. Le reste de la façade est occupé par un escalier de quelques marches qui donne accès aux bureaux. Dino y était tous les soirs, abrité de la pluie avec son sac de couchage et parfois un petit réchaud. C'est là qu'il passait la nuit, quelque soit le temps. Le matin quand je partais au lycée pour huit heures il dormait encore. Quand je partais pour neuf heures il n'était plus là. Il y avait souvent avec lui d'autres compagnons d'infortune qui restaient là pour quelques jours mais lui seul était le point fixe. La journée il faisait des petits boulots dans Paris. Il m'avait un jour expliqué qu'un boulanger du quartier gardait ses maigres affaires pendant la journée pour qu'il ne se fasse pas voler. Le dimanche le boulanger fermait et Dino ne quittait pas le dallage du pied de l'immeuble de la journée.
C'est peut-être à cause de cette particularité du dimanche, jour où les gens s'ennuient, qui avait rendu Dino si populaire dans le quartier. Cela faisait longtemps que j'avais remarqué que les gens s'arrêtaient pour lui parler. Les conversations semblaient détendues, sur un pied d'égalité. A vrai dire il émanait de lui une étrange autorité. Il avait des cheveux qui formaient une crinière épaisse, grisonnante, plus ou moins longue suivant les moments. Son visage très buriné faisait penser à un indien des Andes. J'appris, lorsque nous sommes devenus amis, qu'il était né et avait vécu sa jeunesse à La Réunion. Il disait souvent qu'il aimerait y retourner.
Avant que nous ne devenions amis j'étais passé devant lui pendant des années sans lui adresser une parole. J'avais fini par le rendre invisible. Je savais par instinct éviter de regarder dans sa direction et lui ne devait pas plus faire attention à moi. Je remarquais seulement quand il était en conversation avec des gens du quartier. Un jour, ce devait être un dimanche d'automne où je me rendais au marché du boulevard Richard Lenoir, au milieu du trottoir il y avait un homme très costaud avec une salopette bleue qui parlait avec Dino. Il avait l'air furieux et je ne pouvais pas l'éviter, d'autant moins qu'il me héla.
- Savez-vous ce qui est arrivé?
- Non.
- Pendant la nuit on lui a volé ses chaussures.
- ...
- Vous n'auriez pas une paire de chaussures à lui passer? Moi je fais du quarante-cinq. C'est trop grand.
Sans réfléchir je dis que je faisais du quarante-deux et que j'allais retourner chez moi pour voir si je n'avais pas une vieille paire. De gratitude l'homme voulut me prendre dans ses bras. J'eus un peu de mal à m'échapper à son étreinte amicale sans le vexer. Il dit: « Tu vois, Dino, le monsieur va t'aider » Je n'avais plus d'autre choix que de retourner chez moi pour aller fouiller mon placard à chaussures. Ce jour-là, sans l'avoir prévu ni réellement voulu Dino devint mon ami. Après l'avoir dépanné d'une paire de chaussures je pris l'habitude de lui parler chaque fois que je passais devant lui, le soir ou le week-end. Je lui demandais ce qu'il avait fait dans la journée. Il me parlait aussi de sa santé. Il ne posait jamais de questions. C'étaient les gens qui lui faisaient spontanément leurs confidences. Grâce à lui, pour la première fois, j'avais l'impression d'être intégré dans la vie du quartier. Nous formions une sorte de communauté d'amis de Dino. Nous nous reconnaissions lorsqu'un d'entre nous était en train de parler avec lui et qu'un autre s'arrêtait ou simplement faisait un bonjour ou un signe de la main en passant.
Ce bonheur que je songeais à partager avec Dino en traversant la Place de la Bastille c’était celui d’avoir Ewa marchant à mes côtés. En début d’après-midi ce jour-là elle m'avait donné rendez-vous dans une librairie anglaise de la rue de Rivoli pour que je lui donne des conseils sur des livres à emporter en vacances. Je l'ai invitée à prendre le thé à l'appartement. Ensemble nous avons pris le métro. Ça faisait des années que ça ne m'était pas arrivé avec elle. J'étais fier que tout le monde puisse voir que cette belle jeune femme pleine de vie était ma fille. Je sais que physiquement nous nous ressemblons un peu, bien qu'elle soit plutôt du côté de sa mère. Je lui parlais tout le temps pour qu'on remarque bien que je l'accompagnais. J'aurais presque aimé, moi qui ne suis pas du tout courageux, qu'il y ait un incident pour que j'aie l'occasion de la défendre. Nous sommes descendus à Bastille. Il faisait beau mais l'air était encore frais pour la saison. Je lui ai montré la place comme si elle ne la connaissait pas, comme si elle était une belle étrangère en visite à Paris. Elle a joué le jeu, elle s'est enthousiasmé pour le spectacle, pour l'Histoire, avec un hache majuscule. Elle m'a fait remarquer que le génie doré aux fesses nues se dressait au sommet d'une forte colonne de bronze phallique. Elle m'a dit, avec un accent venu de nulle part et un air faussement offusqué: « Français toujours polissons ». Nous avons tous les deux ri de bon coeur, heureux d'être complices.
Puis nous avons tourné le dos au génie et à la place et avons pris le boulevard de la Bastille. . Nous devisions gaiement. J'avais l'impression qu'elle était aussi heureuse que moi de ce moment de grâce. Peut-être qu'elle aussi, après tout, souffrait de la distance qui s'était installée entre nous. J'aime ce Boulevard où les immeubles ne sont que d'un côté et donnent sur le Port de l'Arsenal avec ses bateaux de plaisance alignés sur les deux rives. Le premier pâté de maison avec ses terrasses de café sur le trottoir est encore dans l'ambiance bourgeois-bohême de la place mais dès le deuxième l'atmosphère change et on se retrouve dans le vieux quartier presque populaire qui entourait la Gare de Lyon jusqu’à ce que la hausse des prix de l’immobilier n’entraîne des réhabilitations prétentieuses. Les voitures qui passent sans cesse ne réussissent pas à troubler la contemplation intemporelle des immeubles qui se font face de part et d’autre du port. Ceux de la rive ouest, du boulevard Bourdon dans le quatrième arrondissement sont simplement plus impassibles, plus bourgeois. C’est à cet endroit où le boulevard de la Bastille hésite entre plusieurs caractères qu’a été construit l’immeuble de Dino.
En marchant au côté d'Ewa je me demandais si nous croiserions Dino. Je ne savais pas trop quelle pourrait être sa réaction devant l'amitié de son père avec un clochard. J'étais certain que mon ex-femme n'aurait pas apprécié et Ewa était beaucoup plus proche de sa mère que de moi. Mais d'autre part l'idée de heurter au-travers d'Ewa les idées rétrécies de sa mère n'était pas pour me déplaire. Et puis, surprendre ma fille de cette manière ne pouvait pas avoir de conséquences graves. Elle devrait finir par apprécier que son père ait une ouverture d'esprit qu'elle ne lui soupçonnait peut-être pas. J'étais d'une humeur optimiste. C'était la première fois depuis des années que ma fille avait fait appel à moi et elle avait accepté mon invitation à aller prendre le thé.
Je n'allais pas tarder à être renseigné. Il me semblait apercevoir Dino. J'arrêtais de parler et un silence se fit entre nous. Je ne sais pourquoi, mes oreilles bourdonnaient. Devant Dino, qui ne nous avait pas vus arriver, je retins Ewa par le bras.
Hmmm. Bonjour Dino. Je te présente ma fille.
Ça alors. Ça fait un moment que je ne vous avais pas vue. Vous êtes devenue une vraie dame. Si j'avais pu me douter que c'était ta fille!
Ewa rit.
C'est vrai que ça fait bien trois ans que je ne viens plus passer un week-end sur deux chez mon père. Mais tu peux me tutoyer comme avant. Je ne suis pas si vieille que ça!
Devant les tasses de thé Ewa m'a dit qu'elle connaissait Dino depuis qu'elle avait dans les huit ans. Elle ne se souvenait plus au juste. Elle n'en avait jamais parlé ni à sa mère ni à moi parce que ça ne nous regardait pas et qu'elle avait eu peur qu'on l'embête avec ça.
Après les grandes vacances je n'ai plus revu Dino. On avait installé une grille en fer forgé pour barrer l'espace où il avait eu l'habitude de s'installer pendant toutes ces années. Il avait dû rechercher un autre endroit. A moins qu'il n'ait fini par repartir dans son île de La Réunion. Ou qu'il ne soit mort. En tout cas il n'est pas dans les rues qui donnent sur la place de la Bastille. Je les ai toutes faites.
Je n'ai pas revu non plus Ewa depuis. Je l'ai eue une fois au téléphone pour lui dire que Dino avait disparu. Elle n'a absolument rien dit, comme si elle n'avait pas entendu, mais elle a raccroché, encore plus vite que d'habitude. Je n'ai même pas eu le temps de lui demander si elle avait aimé les livres que je lui avais conseillé.
Peut-être qu'elle me rappellera pour Noël.
mardi 11 novembre 2008
Rencontre dans le métro?
Qu'est ce que c'est ce livre qu’elle lit ? Est-ce que c’est un livre de midinette ? Je ne crois pas, ça n’y ressemble pas, ça ne lui ressemble pas non plus, elle a l'air si distinguée, mais alors est-ce que c'est un roman policier ? Est-ce que son esprit est captivé par la recherche du meurtrier ? Est-ce que si elle tourne les pages sans lever le nez c’est pour avoir la clé de l’énigme ? Est-ce pour ça qu’elle ne lève pas les yeux pour me voir, moi qui suis assis en face d’elle ? Si c’est un policier peut-être que je l’ai lu et que je pourrais lui dire, l’air mystérieux, que je connais le coupable mais que je ne la lui livrerai pas pour ne pas gâcher son plaisir ? Et même si,, pour de vrai je ne l’ai pas lu je pourrais le lui faire croire ? Peut-être qu’elle apprécierait cette discrétion, cette connivence ? Ou alors peut-être qu’elle est au bord du Nil, qu’elle lit le dernier Isabelle Rossignol ? Je pourrais lui dire que je la connais, lui raconter sur elle des anecdotes inventées ? Ou alors est-ce qu'elle ne lit pas un livre d’histoire ? C’est peut-être ça, la raison de son air concentré ? Ce serait une bûcheuse, elle pourrait me parler des mérovingiens ? Je lui poserais des questions ? Je lui montrerais que je m’intéresse moi aussi à l’histoire, et elle verrait bien que je ne suis pas un vulgaire dragueur ? Mais peut-être que c’est un bouquin de vulgarisation scientifique qu’elle lit ? Est-ce que ça l’intéresserait de savoir que j’ai écrit un livre sur les papillons de l’archipel malais ? Est-ce qu’elle réaliserait que ce n’est pas si fréquent que ça qu’une thèse soit publiée dans une version abrégée pour le grand public ? Est-ce qu’elle prendrait au sérieux quelqu’un qui s’intéresse aux papillons ? Est-ce qu’elle ne me prendrait pas pour un vieux schnoque, alors que je n’ai que trente cinq ans ? Avoir le sommet du crâne dégarni à mon âge, c’est quelque chose qui arrive, c’est même un signe de virilité, non ? Je fais encore assez jeune et après mes chimios mes cheveux ont bien repoussé, n’est-ce pas ?
Et elle, à qui elle me fait penser ? Avec son air recueilli n’est-ce pas à une vierge de Raphael penchée sur l’enfant qu’elle tient sur ses genoux? A moins que ce ne soit une vierge du gothique tardif, peut-être un retable que j’ai vu au musée royal de Bruxelles ? Comment est-il possible d’avoir une telle splendeur assise là, dans le métro, juste en face de moi ? Elle va bien finir par me remarquer ? Je devrais peut-être lui toucher le genoux avec mon genoux et m’excuser avec mon sourire le plus chaleureux ? Je pourrais alors lui parler de son livre ? Elle serait contente de sortir du livre pour parler à quelqu’un de bien vivant ? Nous pourrions rire ensemble ?
Mais est-ce que je me pose les bonnes questions ? Est-ce que je me raconte les bonnes histoires ?
Est-ce que je ne devrais pas être plus hypnotisé par l'ouverture de son chemisier, plus fasciné par ce qu'il laisse deviner de la naissance de ses seins ? Est-ce que je ne devrais pas me demander avec plus de curiosité comment ils reposent dans le soutien-gorge ? Et d’abord quelle est la couleur du soutien gorge ? Est-il blanc ? Gris perle ? Noir ? Est-il fermé ou en balconnet, laissant les seins à moitié libres, heureux, épanouis, simplement soutenus comme par des mains, des mains qui pourraient être les miennes ? Ne devrais-je pas supputer leur volume, leur forme, la largeur et la couleur des aréoles ? Ne devrais-je pas imaginer que leurs pointes sont dures, appétissantes, dans l’attente de mes mais, de mes lèvres ? Ne devrais-je pas me figurer que je fourre mon nez dans le sillon naissant, là où mes yeux voient ? Et que je pourrais sentir la chaleur, l’odeur sucrée de la peau jeune et fraîche ? Que mes lèvres délicates embrasseraient légèrement la tentante vallée ? Qu’elle rirait joyeusement, chatouillée par ma douce caresse ? Que je pourrais remonter le long d’un globe ferme, saisir la pointe, la faire fondre de plaisir ? Est-ce que je ne devrais pas m’imaginer nous deux plus tard, marchant dans la campagne, main dans la main, insouciants et heureux ? Moi la serrant dans mes bras ? Elle, la tête sur ma poitrine ? Moi caressant doucement ses cheveux chauds et ondulés ? Est-ce que je ne devrais pas rêver à l’indicible attrait de ses lèvres, rouges, charnues ? Est-ce que je ne devrais pas imaginer le délice de nos deux langues mêlées écrasant le fruit tendre de l'amour pour mieux le savourer goulûment ? Est-ce que je ne devrais pas être tout excité par ces pensées, à la fois fier et gêné de leurs répercussions physiques qui risquent de me trahir ? Est-ce que je ne devrais pas me torturer en me disant que c’est l’occasion ou jamais ? Est-ce que je ne devrais pas être pris de vertige rien qu’en pensant au moment où elle finira par lever les yeux je jouerai toute ma séduction, toute ma soif d’aimer ? Par ce moment où je jouerai une fois de plus une partie sans précédent, une partie toujours renouvelée comme si chaque fois était la première fois? Comme si c’était toujours la première fois, comme si j’étais toujours le jeune adolescent gauche, amoureux pour la première fois, amoureux à en mourir ?
Pourquoi est-ce que je ne sens pas cette histoire plus vivante ? Pourquoi est-ce que j’ai l’impression de réciter une leçon depuis longtemps apprise ? Pourquoi ai-je l’impression de lire une histoire à moitié effacée ? Pourquoi, maintenant qu’elle lève enfin les yeux, elle regarde dans ma direction sans me voir, comme si j’étais transparent ? Pourquoi la grosse dame avec son manteau jaune qui s’assied en face d’elle à ma place ne semble même pas me remarquer. Comment est-il possible qu’elle s’asseye là où je suis assis ?
Pourquoi est-ce que ça fait bien quinze jours que ma barbe ne pousse plus ? Est-ce possible après tout que depuis plus de deux semaines je sois mort sans m’en être rendu compte ?
Et elle, à qui elle me fait penser ? Avec son air recueilli n’est-ce pas à une vierge de Raphael penchée sur l’enfant qu’elle tient sur ses genoux? A moins que ce ne soit une vierge du gothique tardif, peut-être un retable que j’ai vu au musée royal de Bruxelles ? Comment est-il possible d’avoir une telle splendeur assise là, dans le métro, juste en face de moi ? Elle va bien finir par me remarquer ? Je devrais peut-être lui toucher le genoux avec mon genoux et m’excuser avec mon sourire le plus chaleureux ? Je pourrais alors lui parler de son livre ? Elle serait contente de sortir du livre pour parler à quelqu’un de bien vivant ? Nous pourrions rire ensemble ?
Mais est-ce que je me pose les bonnes questions ? Est-ce que je me raconte les bonnes histoires ?
Est-ce que je ne devrais pas être plus hypnotisé par l'ouverture de son chemisier, plus fasciné par ce qu'il laisse deviner de la naissance de ses seins ? Est-ce que je ne devrais pas me demander avec plus de curiosité comment ils reposent dans le soutien-gorge ? Et d’abord quelle est la couleur du soutien gorge ? Est-il blanc ? Gris perle ? Noir ? Est-il fermé ou en balconnet, laissant les seins à moitié libres, heureux, épanouis, simplement soutenus comme par des mains, des mains qui pourraient être les miennes ? Ne devrais-je pas supputer leur volume, leur forme, la largeur et la couleur des aréoles ? Ne devrais-je pas imaginer que leurs pointes sont dures, appétissantes, dans l’attente de mes mais, de mes lèvres ? Ne devrais-je pas me figurer que je fourre mon nez dans le sillon naissant, là où mes yeux voient ? Et que je pourrais sentir la chaleur, l’odeur sucrée de la peau jeune et fraîche ? Que mes lèvres délicates embrasseraient légèrement la tentante vallée ? Qu’elle rirait joyeusement, chatouillée par ma douce caresse ? Que je pourrais remonter le long d’un globe ferme, saisir la pointe, la faire fondre de plaisir ? Est-ce que je ne devrais pas m’imaginer nous deux plus tard, marchant dans la campagne, main dans la main, insouciants et heureux ? Moi la serrant dans mes bras ? Elle, la tête sur ma poitrine ? Moi caressant doucement ses cheveux chauds et ondulés ? Est-ce que je ne devrais pas rêver à l’indicible attrait de ses lèvres, rouges, charnues ? Est-ce que je ne devrais pas imaginer le délice de nos deux langues mêlées écrasant le fruit tendre de l'amour pour mieux le savourer goulûment ? Est-ce que je ne devrais pas être tout excité par ces pensées, à la fois fier et gêné de leurs répercussions physiques qui risquent de me trahir ? Est-ce que je ne devrais pas me torturer en me disant que c’est l’occasion ou jamais ? Est-ce que je ne devrais pas être pris de vertige rien qu’en pensant au moment où elle finira par lever les yeux je jouerai toute ma séduction, toute ma soif d’aimer ? Par ce moment où je jouerai une fois de plus une partie sans précédent, une partie toujours renouvelée comme si chaque fois était la première fois? Comme si c’était toujours la première fois, comme si j’étais toujours le jeune adolescent gauche, amoureux pour la première fois, amoureux à en mourir ?
Pourquoi est-ce que je ne sens pas cette histoire plus vivante ? Pourquoi est-ce que j’ai l’impression de réciter une leçon depuis longtemps apprise ? Pourquoi ai-je l’impression de lire une histoire à moitié effacée ? Pourquoi, maintenant qu’elle lève enfin les yeux, elle regarde dans ma direction sans me voir, comme si j’étais transparent ? Pourquoi la grosse dame avec son manteau jaune qui s’assied en face d’elle à ma place ne semble même pas me remarquer. Comment est-il possible qu’elle s’asseye là où je suis assis ?
Pourquoi est-ce que ça fait bien quinze jours que ma barbe ne pousse plus ? Est-ce possible après tout que depuis plus de deux semaines je sois mort sans m’en être rendu compte ?
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