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mercredi 26 décembre 2012

Ligne une IX




Une charmante boule lui maintient ouverte la porte de gauche qui mène à l'escalator. Il est d'autant plus désarçonné par la gentillesse et la grâce de son sourire qu'il vient de se heurter à la résistance obtuse de la porte de droite à la poussée de son épaule. Il a hésité un instant à faire une autre tentative avant de céder à l'invite de l'inconnue. Il répond à sa prévenance d'une légère inclinaison de la tête en guise de remerciement.

Il la regarde cruellement s'élever devant lui sur l'escalier roulant : jambes trop courtes, cul trop large. Légèrement de profil elle continue de sourire pour elle seule.

Au débouché de l'escalator un cycliste qui roule sur le trottoir manque l'écraser sans qu'elle semble y prendre garde.

mardi 4 septembre 2012

La rupture


Chérie,

Un homme qui tombe amoureux d’une amie de sa fille n’est pas digne de toi. Je préfère que tu me quittes. Je vais souffrir atrocement mais par respect pour la mère de mes enfants c’est mieux.
Tu n’es pas obligée de divorcer, sauf si tu retrouvais quelqu’un. Tu peux occuper le studio de Marne-la-Vallée. C’est pratique pour aller voir tes amies à Paris. Une nouvelle vie au moment de partir en retraite !
Tu ne paieras pas de loyer, seulement les charges. Tu vas t’en sortir, surtout que maintenant que je ne serai plus là tu n’auras plus envie de voyager.
Aurélie est adorable. Elle me dit de bien t’embrasser. Si tu nous voyais. Un vrai jeune homme ! Comme avec nous les premières années. Tu vois ce que je veux dire ;-)

Gilles

dimanche 25 décembre 2011

Ligne une V

Marchant à pas vif, courant presque, il dépasse l'homme sur le quai. A peine lui jette-t-il un regard. Son seul souci est d'éviter de se trouver sur la trajectoire de la longue canne à gros bout caoutchouté avec laquelle l'homme balaie le chemin devant lui.

Ouf, il est dans la rame! Toutes les places assises sont prises. Il n'est même pas possible de s'adosser à la porte qui restera fermée côté voie. Il s'accroche à la barre à trois branches face à l'entrée de la rame. De tous les emplacements qui lui restent accessibles c'est le meilleur. En cas d'afflux de voyageurs la barre le protégera un peu du flot et de la presse. Il apprécie d'autant plus de trouver cet emplacement qu'un homme d'âge mûr, imposant dans un grand manteau en poil de chameau s'est déjà accroché à l'une des deux autres branches , celles qui sont du côté du quai. Si nécessaire il lui servira également de rempart contre la horde déferlante.

L'aveugle monte à son tour, poussé en avant par une femme qui reste sur le quai, et il saisit la troisième branche de la barre. Depuis que les rames sont automatisées les arrêts en station sont plus longs. Le métro démarre et il peut les regarder à loisir. L'homme au manteau en poil de chameau et l'aveugle se font face, anormalement proches l'un de l'autre. Quand l'aveugle a saisi la barre l'homme au poil de chameau ne s'est pas reculé.

L'aveugle est plus jeune que lui. Il observe ses yeux globuleux qui ont l'air d'être en porcelaine. De sa main droite il tient à la fois sa longue canne verticale le long de son corps et la barre. Il lui semble que ses yeux se mettent à sortir d'avantage et sa tête est prise de mouvements convulsifs vers le ciel. L'homme au manteau en poil de chameau ne bronche pas. La rame roule désormais. Et voilà que dans le prolongement des mouvements saccadés de sa tête l'aveugle lâche la barre et se met à danser une étrange danse d'ours. Cela donne l'impression qu'il va marcher vers l'homme au manteau en poil de chameau toujours impassible. Mais malgré leur piétinement les pieds de l'aveugle n'avancent pas. Son corps semble être l'objet d'une force intérieure terrible qui le pousse à ces mouvements pathétiques et désordonnée. Puis l'aveugle toujours silencieux s'apaise, se raccroche à la barre avant de reprendre ses convulsions sans lien avec les mouvements de la rame.

Il aimerait parler à l'homme aveugle, lui dire que son compagnon au manteau en poil de chameau et lui sont là, qu'ils n'ont pas peur de son étrange dandinement, qu'ils le soutiennent. Il n'ose pas. Il n'est pas sûr que l'aveugle enfermé dans les convulsions de son corps qui doivent être douloureuses apprécie d'avoir des témoins. Mais est-ce qu'il estime, parce qu'il est aveugle que personne ne le voie? De toute façon maintenant il est trop tard pour rompre le silence devenu aussi inflexible que la main de fer qui tord inexorablement le corps de l'aveugle entre de courts répits. Il se sent désormais lui-même en cage dans ce silence maintenant qu'il ne peut plus détacher ses yeux du spectacle de la danse muette et solitaire de l'aveugle en face de l'homme au manteau en poil de manteau dont il doit ne pas même soupçonner la présence si près de lui.

lundi 8 août 2011

Il se tient fermement à la rampe et regarde ses pieds en descendant l’escalier de la station du métro, particulièrement profonde à cet endroit. La station suivante est juste de l’autre côté de la Seine. Accrochée à la même rampe il ne voit de sa tête qui monte vers lui que sa chevelure noire partagée en deux parts égales par une raie droite, torsadée en une tresse épaisse sur un haut d’un bleu sombre, presque marine. Il se fait la remarque que vue ainsi avec sa manière accablée mais résolue de gravir les marches on dirait une pauvre femme indienne des Andes.

La femme qui n’a pas levé les yeux vers lui a dû sentir sa présence car sans interrompre son ascension elle commence à se détacher de la rampe pour le laisser passer. Mais lui, grand seigneur, ne veut pas qu’il soit dit qu’une pauvre bolivienne serait tenue de lui laisser la voie. Il se détache franchement de la rampe. La femme se rapproche alors d’elle sans un regard, sans un geste.
metro,paris,
Ils se croisent ainsi sans un mot. Sans qu’aucun d’eux n’ait vu le visage, a fortiori le regard de l’autre