lundi 8 août 2011

Il se tient fermement à la rampe et regarde ses pieds en descendant l’escalier de la station du métro, particulièrement profonde à cet endroit. La station suivante est juste de l’autre côté de la Seine. Accrochée à la même rampe il ne voit de sa tête qui monte vers lui que sa chevelure noire partagée en deux parts égales par une raie droite, torsadée en une tresse épaisse sur un haut d’un bleu sombre, presque marine. Il se fait la remarque que vue ainsi avec sa manière accablée mais résolue de gravir les marches on dirait une pauvre femme indienne des Andes.

La femme qui n’a pas levé les yeux vers lui a dû sentir sa présence car sans interrompre son ascension elle commence à se détacher de la rampe pour le laisser passer. Mais lui, grand seigneur, ne veut pas qu’il soit dit qu’une pauvre bolivienne serait tenue de lui laisser la voie. Il se détache franchement de la rampe. La femme se rapproche alors d’elle sans un regard, sans un geste.
metro,paris,
Ils se croisent ainsi sans un mot. Sans qu’aucun d’eux n’ait vu le visage, a fortiori le regard de l’autre

vendredi 29 juillet 2011

Ligne une I.

Bauche avait de longues années devant lui pour s’expliquer.

Il referma le livre. Depuis les deux tiers de l’histoire il avait compris que Bauche , le personnage qui avait tué l’amant de sa femme et dont Georges Simenon retraçait la vie intérieure, allait finir par être, malgré lui, pris pour fou par les autorités judiciaires. Cela n’avait pas diminué son plaisir de lire. Il ne lui restait que quatre stations à parcourir. Il n’avait pas le temps de commencer une autre histoire. Il essayait de lire un nombre entier de chapitres durant ses trajets en métro. Un, plus rarement deux.

Avant de relever la tête il jeta un coup d’œil à sa gauche. Son voisin était toujours là, penché en avant sur un téléphone portable qui passait un film. Des oreillettes le reliaient à l’appareil. Lorsqu’il était monté dans la rame l’homme était déjà là. Il avait hésité à s’asseoir à côté de lui car le premier occupant avait les épaules larges. Il n’aimait pas être assis vers le couloir dans ce genre de situations. Pour peu que son voisin soit un peu carré et occupât bien le fond du siège il risquait de devoir se tenir légèrement penché vers le vide ce qui était à la longue inconfortable. Le film devait être prenant et son voisin n’avait pas bougé depuis le début du trajet.

En relevant la tête il vit en face de lui un homme qui lui ressemblait, ou plutôt qui ressemblait à ce qu’il aurait aimé être. Il était un peu plus jeune et surtout plus mince que lui, le visage intelligent et expressif. Ses traits étaient animés pendant que ses doigts longs et racés tapaient sur le minuscule clavier d’un téléphone portable. Cela donnait l’impression qu’il tenait une conversation à distance. Régulièrement son activité sur le clavier s’interrompait, il souriait comme s’il lisait une réponse puis se mettait taper avec hâte. Sa main gauche portait une alliance. Il écrivait peut-être à sa femme et à ses enfants, ou à sa maîtresse. Lui aussi finit par achever ce qu’il était en train de faire et releva la tête en lui souriant l’air heureux. C’était comme s’il pensait qu’ils avaient participé à la même joyeuse conversation avec une troisième personne absente. Son sourire mit du temps à s’effacer de son visage sans qu’il ait paru en éprouver la moindre gêne. Très naturellement son regard se porta dans une autre direction.
L’éclat du sourire qu’il lui avait vu tenir lui donna l’envie de mieux regarder l’homme en face. Oui, ses doigts étaient fins et racés, peut-être encore plus que les siens dont il n’était pourtant pas peu fier. Il portait une chemise de bureau à l’encolure soignée mais avec des vêtements de sport également de bonne facture. Il avait entre les jambes un sac de montagne rempli à ras bord dont émergeaient des dossiers mal recouverts par le rabattant du sac. Comme le métro arrivait à ses dernières stations dans un quartier d’affaires il pensa que l’homme allait déménager ses affaires de bureau avant de partir en vacances car c’était la saison.
Sur la quatrième place de son groupe de sièges il y avait une jeune femme à l’air un peu triste et en tout cas sans éclat qui lisait des messages sur son téléphone portable. De l’autre côté de la rangée une autre jeune femme pareillement occupée à lire ses messages et une autre plus âgée plongée dans un livre à fort tirage imprimé en très gros caractères.

Il se demanda s’ils étaient bien dans la même rame de métro ou s’ils n’appartenaient pas à des univers différents. L’homme au sac de montagne descendit à la même station que lui. Il eut un instant la tentation de le suivre pour savoir dans quel immeuble il allait entrer.

dimanche 22 mai 2011

La Defense

Sur la grande esplanade de La Défense l’air est encore doux. Si la canicule annoncée, avec ses nuits torrides, arrive ce sera plus tard.
Il marche pour rejoindre son bureau à une heure où beaucoup de parisiens sont encore en train de se brosser les dents ou dans les transports en commun. Il s’amuse à regarder un jeune chien qui essaie de chasser un pigeon. Sa laisse, tenue par une dame entre deux âges aux vêtements de coupe soignée, le retient. Le jeune chien, un genre de cocker ou d’épagneul, monte sur un banc de pierre à côté duquel passe sa maîtresse. Il escalade le large dossier de pierre et lève la patte sur le buisson de troènes qui forme un muret de verdure auquel est adossé le banc. Cela ne dure qu’un instant et l’élégante maîtresse semble ne rien voir. En redescendant du dossier le chien pose une crotte sur l’assise du banc. Il n’a pas le temps d’en faire plus car la laisse le tire : la femme marche d’un bon pas.
- Madame, madame, votre chien a posé une merde sur le banc.
- Monsieur, on ne parle pas comme ça ! On dit un caca de chien.
- Ce n’est pas la question, merde ou caca.
- Je vous dis qu’on ne parle pas comme ça. J’avais vu et j’avais bien l’intention de ramasser.
La femme s’arrête et cherche quelque chose dans son sac puis dans une de ses poches. Lui continue sa route et elle crie dans son dos :
- Je vous remercie, monsieur.
- Tout à votre service, madame, dit-il sans se retourner.
Il l’entend qui marmonne dans son dos :
- Ramasseuse de merde, ramasseuse de merde …

samedi 16 octobre 2010

San Jose

San Jose, putain de trou! ... Soixante neuf jours ... il paraît ... je voulais mourir ... avant l'éboulement je voulais mourir ... en descendant je voulais mourir ... j'aurais dû mourir ... Manuel, les copains ont pas voulu que je meure ... à cause de Paquita je voulais mourir ... Manuel m'a dit que je n'avais pas le droit ... il fallait tous tenir ... tous ou personne ... dans le noir penser à Paquita ... on s'est engueulé ... elle m'a prévenu qu'elle partira ... pendant que je descendrai dans le puits ... elle a dit qu'à la fin de mon poste elle sera plus là ... elle avait trop peur pour moi ... elle en avait marre que je parle pas ... elle comprenait pas qu'à la fin du travail j'étais trop fatigué ... j'avais rien à dire ... toute la journée dans le noir ... soixante neuf jours il paraît ... à penser à Paquita ... qui sera plus là ... les autres parlaient de leurs femmes ... de leurs enfants ... à la fin je pensais plus rien ... juste Paquita Paquita Paquita qui roulait dans ma tête ... ça me berçait ... Paquita Paquita Paquita ... je voulais remonter le dernier ... Manuel a pas voulu ... c'est lui qui m'a poussé dans la benne ... ça fait combien de temps qu'elle monte ... j'ai peur de dehors ... ces lunettes noires pour pas se brûler les yeux ... Paquita? ... Paquita dis-moi si tu es là!

mercredi 29 septembre 2010

Les espadrilles

Elle était si belle notre histoire d’amour ! Presque incroyable. Ces longues journées et ces courtes nuits d’été passées dans cette cabane délavée par les intempéries, nous deux seuls au monde en haut de la falaise.

La profondeur de tes yeux couleurs d’océan, l’orient de ta peau, l’ardoise sur laquelle nous échangions nos pensées.

Moi, muré dans le silence de la surdité. Toi, prisonnière de la splendeur de ta propre voix si envoutante qu’elle empêchait les hommes de t’aimer pour ce que tu aurais tellement aimé être : une femme ordinaire, la femme ordinaire d’un homme ordinaire.

Pourquoi es-tu partie cette nuit dans mon sommeil sans même inscrire un adieu sur notre ardoise ?

Je veux laisser intacts sur notre ardoise les derniers mots que tu m’as écrits : bonne nuit. Alors c’est sur une page arrachée à mon carnet de croquis que je t’adresse ce message, bouteille à la mer : reviens, je t’aime !

Ton Arthur

PS : Bon sang, pourquoi m’as-tu piqué mes espadrilles ? Où les as-tu mises ? Je vais avoir les pieds en sang à déposer ma bouteille par le chemin qui descend de la falaise. Comme si une sirène avait besoin d’espadrilles !

dimanche 19 septembre 2010

Dialogue de sourds

- ...
- (Il y a quelque chose qui me gêne. Ça m'énerve. Je ne retrouve pas quoi au juste)
- Vous comprenez si vous me supprimez mes heures supplémentaires ...
- (C'est trop rageant. C'est comme si je l'avais au bout de la langue)
- Je comptais sur elles. Vous comprenez ...
- (Il faut dire qu'il ne m'aide pas beaucoup celui-là à tout le temps répéter la même chose)
- Avec la gosse ma femme a arrêté de travailler. Vous comprenez ...
- (Je comprends surtout qu'il y a quelque chose qui m'échappe)
- A son âge on ne pensait plus avoir d'enfant ...
- (A mon âge ce n'est tout de même pas Alzheimer)
- Je ne vous dit pas tout ce qu'on avait tenté pour avoir un enfant ...
- (Surtout ne le dites pas! Ce que ça peut être énervant de chercher quelque chose dans sa tête comme ça!)
- Pendant des années. Et puis on avait fini par ne plus y croire ...
- (Moi non plus je finis par ne plus y croire. Mais bon sang, à quoi je suis sensé penser!)
- On avait acheté une petite maison. On travaillait tous les deux.
- (Peut-être qu'en arrêtant de chercher ça va revenir)
- On avait tout calculé pour les remboursements.
- (Mon pauvre ami. Au moins tu sais ce qui ne va pas pour toi)
- Alors si en plus je perds mes heures supplémentaire ...
- (Et moi je perds ce que j'avais à faire. Tais-toi une minute, bon sang, que je puisse réfléchir!)
- On va être obligé de vendre la maison.
- (Toi, mon bonhomme tu sais que tu m'ennuies avec ton histoire)
- Vous voyez, sans ces heures supplémentaires on ne peut pas s'en sortir.
- (Mais tais-toi donc! Je te dis que j'ai quelque chose qui me trotte dans la tête ...)
- Vraiment je compte sur vous.
- Je vais voir si je peux faire quelque chose mais je ne vous promets rien. (C'est tout vu, c'est non! Maintenant ouste!)
- Merci monsieur le directeur.
- Au revoir.
- Au revoir monsieur le directeur. Merci
- (J'ai trouvé! mon petit doigt. Le coupe-ongle. Il est là) Clic-clic. (C'est mieux comme ça. Quel raseur ce type!)

mercredi 1 septembre 2010

Retard

Si je ne rentrais pas dans ma robe de mariée ?

Plus que quinze jours, et cette tarte au citron meringué que je viens de manger … Toutes ces tartes au citron meringué que j’ai mangées depuis deux mois que la robe est finie.

Voyons … une fois par jour pendant deux mois … voyons … ça fait … non ! Mais c’est énorme … je dois me tromper, c’est trop !

Il faut que j’enlève les samedis et les dimanches. Comme je travaille pas je passe pas devant la boulangerie aux tartes au citron meringué.

Oui mais, à côté de ça les samedis j’ai mes leçons de conduite. Alors pour me déstresser je prends un éclair au chocolat chez le boulanger à côté de l’auto-école avant la leçon … et un éclair au chocolat pour me remonter le moral après la séance … il faut dire que la conduite … moi … enfin !

Et puis le dimanche maman fait de la tarte aux fraises. Vraiment elle exagère, maman, avec ses fraises congelées. Pas de saison, pas de répit.

Tout ça d’ailleurs c’est la faute de maman. Quelle idée d’avoir fait faire une robe fourreau avec un bustier si étroit que je peux presque pas respirer ? Pour mes seins au moins c’est pas les tartes au citron meringué qui les feront grossir.

… les tartes, non … mais j’aurais jamais dû dire oui à Marcel. Il paraît que l’effet sur les roploplos est presque immédiat … et ça va faire dix jours de retard !