dimanche 26 août 2007

Au moins que ma mort serve à quelque chose

Au moins que ma mort serve à quelque chose



Trois mois que je pourris sur place. Trois mois qu’il ne se passe rien. Enfin pour moi. Parce que les crapules, elles, continuent à torturer les petites vieilles le soir, à violer les enfants la journée. Mes collègues ne s’ennuient pas, c’est sûr, mais moi je me traîne toute la journée. Le gouvernement non plus ne s’ennuie pas. Il est là pour changer la loi dès que quelque chose de sensationnel arrive, toutes les semaines en ce moment. C’est rassurant pour les braves gens qui s’endorment en claquant des dents de se dire que s’ils sont tués dans des circonstances particulièrement atroces ils auront droit à leur nouvel article de loi.

Alors nous, les policiers, on est sans cesse sur la brèche. On parle de nous, on nous voit à la télé. Evidemment, la BAC , c’est l’élite. On risquait notre vie aussi. Parfois, il faut le reconnaître, il y avait la peur au ventre. Il fallait être toujours calme, diplomate, pour ne pas se faire lyncher quand on intervenait dans une foule. Surtout il ne fallait pas se tromper. Ça c’est une vie.

Enfin, pour moi, c’était, parce que maintenant c’est fini. Ça fait trois mois que je suis à la retraite et j’ai l’impression d’être devenu un pot de fleurs qui prend la poussière sur le rebord d’une fenêtre d’un premier étage qui donne sur une rue passante. Et en plus c’est les vacances, et j’en ai marre d’avoir les enfants dans les pattes pendant que leur mère travaille. Ça a des avantages de s’être remarié avec une femme de vingt ans plus jeune que soi, mais ça aussi des inconvénients. Surtout en ce moment où je commence à me sentir vieux. Je me demande ce que je fous encore là.

Malgré tout je ne perds pas complètement mes réflexes ; « flic un jour, flic toujours », comme on dit. Quand je vais chercher le pain j’observe les automobilistes, une habitude comme ça. Et j’en vois beaucoup qui se servent de leur téléphone portable en conduisant. Bien sûr, quand j’étais à la BAC je ne m’occupais pas de ça. Nous, c’était le grand banditisme. Mais maintenant je vois que les collègues de la circulation ne s’en occupent pas non plus. C’est un laxisme incroyable. Et ce genre de chose, on sait comment ça commence, on ne sait jamais comment ça finit, comme on dit.

Mais moi ça me met vraiment en pétard. L’autre jour j’ai demandé à un collègue qui restait sans rien faire au bord du trottoir pourquoi il ne verbalisait pas les automobilistes qui téléphonaient en conduisant. C’est qu’il l’a mal pris. Il m’a demandé mes papiers. C’est tout juste s’il ne m’emmenait pas au poste. Quand il a vu que j’étais un collègue il s’est calmé. Il m’a expliqué qu’ils avaient des instructions, qu’il ne fallait pas se mettre à dos la population. Bien sûr, ça je le comprends. Mais quand même, c’est dangereux. Un jour il y aura un accident grave. Une petite vieille qui, au lieu de se faire torturer, ou un enfant qui, au lieu de se faire violer, se feront écrabouiller.

La paix, les enfants ! … Ça ne peut pas continuer comme ça des années … Je suis à bout … Je veux en finir avec cette vie misérable qui m’attend…. Je vais repérer sur la route quelqu’un qui conduit en téléphonant. Au dernier moment, sans qu’il ne se doute de rien, je vais me jeter sous ses roues. Un héros de la police qui a échappé plusieurs fois à la mort en service écrasé par un chauffard qui téléphonait au volant. Tué au moment de profiter enfin d’une retraite bien méritée.

Il y aura des articles dans les journaux. On verra ma veuve et mes deux jeunes enfants pleurer à la télé. Le président viendra à mes obsèques. On durcira la loi.

Au moins que ma mort serve à quelque chose.

4 commentaires:

le rimailleur a dit…

execllent :-)))

Arthur H. a dit…

Merci rimailleur. C'est sympa

annecha a dit…

la course aux lois liées à l'actualité..

dworkin a dit…

Triste.
Et vrai.
Plutot que de faire les lois il faudrait les appliquer.
Courage.
Un jour peut etre que si tout ceux qui pensent ce modne injuste essayent de le rendre plus juste il finnira par devenir moins affreux.