dimanche 7 juin 2009

Séville

-Madame, le français ça me gave.

Je ne pensais pas en disant ça que j’allais déclencher la troisième guerre mondiale. Madame Alison m’a regardé avec des yeux bizarres. Comme si elle allait tomber dans les pommes. Ou comme si elle avait vu le diable. Oui, c’est ça, le diable. Comme dans les films à la télé où on fait des signes de croix dès qu’on entend ce nom. Je vanne mais pas sûr. On dirait qu’elle a fait un signe de croix. Dans cette école de curés où m’ont collé mes parents c’est bien possible. Et puis elle m’a fait :

-Si votre père entendait ça, qu’est-ce qu’il en dirait ? Et votre maman ?

J’ai pas eu le réflexe de lui dire qu ‘elle n’avait qu’à pas leur en parler. En fait j’ai dit que le français ça me gave pour être sympa avec elle. Pour pas dire que c’est une affaire personnelle entre elle et moi. Et qu’en plus elle est nulle. C’est vrai quoi, c’est pas parce que mon père a été son prof à la Sorbonne et qu’il écrit des bouquins chiants de littérature comparée qu’elle doit me gonfler à tout moment avec ça. J’aime lire. Des auteurs de science fiction comme Pierre Bordage ou les américains déjantés du Diable Vauvert. Point final. Pas les ennuyeux du programme qui sont morts depuis des siècles.

Normalement les darons ils n’auraient jamais dû en entendre parler. Ou bien ils auraient me passer une soufflante une bonne fois. Au lieu de ça ils ont pris la chose au tragique. Ils se sont fait un cinéma ! Soi-disant j’aurais mal vécu le fait qu’ils m’aient confié à grand-mère pendant les quatre mois du semester de visiting professor de papa à Stanford. S’ils savaient comme grand-mère est cool. Irène pouvait venir dans ma chambre. Franchement ça m’a reposé de leurs prises de tête. Maman s’est crue obligée de me dire qu’elle savait que j’étais aussi doué que mon père. Peut-être même plus pour certaines choses. Ça m’a gêné qu’elle me dise ça et je n’ai pas pu m’empêcher de ricaner. Heureusement elle n’a pas fait attention.

Et du coup, pour compenser comme ils disent, ils m’ont embarqué à Séville pour le week-end de Pentecôte alors que le plan initial c’était que je reste peinard à Paris chez grand-mère à réviser mon brevet. Tu parles, le brevet. J’aurais surtout pu voir Irène et les potes.

- Tu te rends compte ? A Séville ! Tous les trois !

Ils me prennent pour un débile ou quoi ? J’ai tout de suite vu le piège du week-end merdique. Séville c’est l’horreur, je vous raconte pas. Et épuisant avec ça. Le seul truc que j’ai trouvé de marrant à faire avec les darons c’est d’essayer de deviner en douce quel genre de culottes portent les femmes sous leurs jupes ou leurs pantalons. Mais même ça j’en ai eu vite marre. J’ai pas flairé des masses de strings chez les espagnoles. Maintenant je suis là avec eux à me faire chier à la terrasse d’un café en attendant les churros du petit déjeuner.

Tiens cette femme qui marche dans la rue. Pas mal. Putain le balancement de son collier passe et repasse sur son sein droit. C’est pas possible ! J’hallucine ! C’est comme si le collier n’arrêtait pas de lui caresser le téton. En pleine rue. Au secours ! Je vais devenir fou ! Ouf, elle est passée. Dommage. Je peux pas me retourner pour la suivre des yeux ; Maman est juste en face de moi. Il vaut mieux changer d’air. Et ce type assis de l’autre côté de la rue avec une fille dont je ne vois que le dos ? Il me ressemble un peu. Non ? Il est très grand. Bien plus que moi. Il doit avoir dans les vingt-cinq balais. Je vais bien finir par faire ma poussée. Papa et maman sont plutôt grands. A quatorze ans se faire appeler bouboule c’est gavant. Il a l’air vachement sympa, à l’aise dans ses baskets. C’est sûr que sa meuf, elle doit être canon. De dos elle paraît super bien roulée. Le salaud. Il ne doit pas se gêner pour lui demander de porter des strings. Rien que d’y penser ! D’ici j’entends pas ce qu’ils se disent mais la nana a l’air super intéressée. Il rigole et je sens qu’elle aussi. Ils doivent être français. Ils ont l’air de bien s’amuser. C’est sûr qu’avec une nana comme ça t’as de quoi voir la vie en rose. Il prend la vie du bon côté, c’est sûr. J’aimerais être comme lui plus tard. Il doit avoir une bonne gâche. Pas prof de fac en tout cas. Gagner pas mal de pognon. Il se lève pour aller commander des churros. Je vais pouvoir le voir de plus près. Ouhahou !!! Ses godasses ! Trop classe ! C’est sûr qu’il a de la tune. Suffisamment pour partir en week-end avec sa gonzesse quand il veut. C’est vrai que Séville ça doit être super sympa avec toutes ses petites rues étroites, ses maisons colorées. Pas trop de soucis. Pas d’enfant. Je sais, parfois je suis chiant. Dans la cathédrale il doit lui montrer des détails du grand retable. Vachement intéressant. Et l’Alcazar avec ses cours, ses fontaines et ses jardins. Pas possible les pelles qu’il lui roule en profitant des escaliers obscures de la Giralda. Devant tant de merveilles ils se serrent plus fort la main. Elle lui glisse à l’oreille qu’elle a hâte qu’ils rentrent dans leur chambre pour faire la sieste. Ils ont une super chambre mignonne dans un petit hôtel dans le quartier historique. Comment il s’appelle déjà ? Santa Cruz. Pas cette horrible chambre triple dans l’hôtel Santa Lucia qui est à dache. Beurk ! Je me demande comment ils ont pu dégoter quelque chose de si vieillot. Eux au moins, c’est pas le genre à se pourrir la vie pour cent ou deux cents euros de plus. C’est comme à Paris ils doivent pas habiter derrière Montmartre mais près du Bois de Boulogne. Le week-end il joue au tennis à Roland Garros. La semaine il voyage. Pas pour donner des cours minables à de futures madame Alison. Pour faire des choses fun. Pour faire des affaires. Pour construire des trucs. Je le verrais bien architecte. Dans le monde entier. Avec son casque sur les chantiers. Habillé de clair il montre du doigt à tout le monde ce qu’il faut faire. Le soir il plonge dans la piscine à l’eau de mer de l’hôtel. Genre James Bond. Un serviteur lui apporte sur un coussin un téléphone pendant qu’il se repose au soleil. C’est sa nana. Elle a hâte qu’il revienne. Elle lui promet des gâteries. Putain, trop fort ! Il rit et ses dents son très blanches et brillantes. C’est décidé je prends émail diamant et tant pis pour maman qui dit que ça raye les dents. La meuf lui raconte ce qu’elle fait. C’est vrai qu’elle doit être canon. Une bonne situation aussi. Pas infirmière qui a arrêté pour élever son gosse et accompagner son mari comme maman. Plutôt dans la pub ou quelque chose comme ça. J’aimerais trop qu’elle se lève et qu’elle vienne vers nous pour pouvoir la mater. Trop bonne ! Je suis sûr qu’elle a les yeux verts. Et ce sourire ! Ces loloches ! Je vais mourir. Elle me regarderait. En fait c’est lui qui serait français et elle américaine. Elle dirait à mes parents que son compagnon ne se sentait pas très bien. Qu’il devait immédiatement retourner en France. Qu’elle avait besoin d’un guide pour l’accompagner dans la visite de Séville. Que ça me permettrait de faire d’énormes progrès en anglais. C’est sûr qu’avec toutes les visites que je me suis fadées avec mes parents je pourrais faire un super guide. Mes parents seraient d’accord. Ça tombait bien. Ils en avaient un peu marre de Séville et ils avaient envie de passer leur dernière journée à se reposer à l’hôtel. Ils se proposeraient pour raccompagner son compagnon jusqu’à l’aéroport. La meuf me prendrait la main pour qu’on ne risque pas de se perdre dans la foule. Son mec a vraiment l’air d’un con. Je lui ai tout de suite plu. Elle est définitivement lasse des bellâtres.

- Je ne sais pas ce que tu as en ce moment à toujours faire la gueule. Mange donc tes churros, ils vont être froids.

La plaie ! Le temps que je mette le nez dans mon assiette, ils sont partis sans que je m’en rende compte.

- Vite les parents, on y va. Il ne reste qu’une journée pour bien profiter de Séville !

dimanche 24 mai 2009

La tomate

Au fond c’est peut-être bien la peur qui réveilla Ricardo. Lui-même n’en savait rien. Depuis l’âge de quatorze ans qu’il avait fait toutes sortes de métiers dans toutes sortes d’endroits, autour de la Méditerranée, il n’avait guère eu l’occasion de se pencher sur ses sentiments ; et ce n’était pas à l’orphelinat des Frères, où il avait passé les premières années de sa vie, qu’il avait pu apprendre à se connaître. Il était arrivé à la soixantaine tout cabossé du corps et de l’âme, trop fatigué pour continuer à travailler. Par chance il avait été pendant plus de quinze ans marin sur différents navires génois et il pouvait toucher une maigre pension. Il avait décidé de s’éloigner de la mer et il s’était loué une chambre de bonne au dernier étage d’un ancien palais près du centre historique de Florence. Florence était peut-être la ville où il était né, car c’est là qu’on l’avait trouvé, bébé abandonné âgé de quelques semaines. C’était en tout cas la ville où il voulait mourir. En attendant cette inéluctable échéance il menait une vie grise et terne dans cette ville aux couleurs vives chargée d’histoire. Il menait, ou plus exactement, il avait mené car depuis un peu plus d’un an son existence avait changé. Et décidément oui, c’était cette peur-là qui l’avait réveillé si tôt ce matin-là : pour la première fois de sa vie il avait quelque chose à perdre. Je veux dire quelque chose de vraiment important. Pas seulement un mouchoir ou un porte-monnaie.

Pour la première fois depuis un peu plus d’un an qu’ils se connaissaient, et depuis neuf mois qu’ils faisaient l’amour, Sandra l’avait invité à rester chez elle, à passer non seulement la nuit avec elle mais toute la journée du samedi et du dimanche. Et elle l’avait fait parce que ce dimanche serait celui de la fête des mères et que le fils de Sandra viendrait dès le samedi midi de Rome avec sa femme pour la fêter. Sandra voulait que son fils apprenne ainsi qu’après son veuvage elle avait un nouvel homme dans sa vie. C’est ainsi que Ricardo avait pu mettre des mots sur ce qui se passait entre Sandra et lui : il était l’homme de la vie de Sandra. Et c’est pourquoi l’angoisse l’avait réveillé, ce premier matin dans la chambre de Sandra.

Sandra ! Elle n’était pas beaucoup plus jeune que lui, la bonne cinquantaine, mais elle semblait appartenir à une autre planète. Elle était si belle, si bien habillée ! Elle était si intelligente et si instruite. Elle était professeur d’italien dans un collège religieux de garçons. Elle vivait dans un grand appartement au premier étage d’un bel immeuble qui donnait sur une place interdite à la circulation. Son mari avait été banquier, elle appartenait à un milieu qui pour Ricardo n’était pas même mystérieux, plutôt complètement insoupçonné. Ils s’étaient rencontrés sur le marché où il allait aller acheter la tomate d’une espèce particulière, une cœur de bœuf, qu’il mangeait pour son petit déjeuner sur un croûton de pain qu’il salait et arrosait d’huile d’olive quand c’était la saison. C’était une habitude qu’il avait prise depuis qu’il avait été serveur tout un été dans un hôtel du sud de la Crète. Sandra attendait derrière lui d’être servie et elle lui avait demandé ce qui caractérisait cette variété de tomates. Il avait été très embarrassé pour lui répondre. Mais de semaines en semaines ils s’étaient rencontrés sur le marché à la même heure, celle où Sandra avait fini ses cours. Il avait appris qu’elle avait essayé la cœur de bœuf mais que, décidément, elle n’aimait que les tomates cuites. Et puis un jour, sans savoir pourquoi ni comment, ils s’étaient retrouvé à déjeuner l’un en face de l’autre dans une trattoria au coin du marché. Ricardo se souvenait qu’ils avaient commandé tous les deux des tripes. Et c’était devenu un rite entre eux sans qu’ils n’aient rien eu à se dire. Quelques temps plus tard elle montait à pied derrière lui les cinq étages qui menaient à sa mansarde.

Ricardo était si peu habitué à être heureux que lorsqu’il pensait à Sandra ce n’était ni de la joie ni du désir qu’il éprouvait mais une sorte de souffrance douce qu’il ne connaissait pas et qui lui était infiniment précieuse. Comme si les canaux dans lesquels circule habituellement le bonheur étaient chez lui si obstrués qu’ils en devenaient douloureux. Une seule fois il avait osé s’imaginer que cette femme, avec qui il faisait régulièrement l’amour et passait de grands moments paisibles à l’écouter parler de sa vie, pouvait avoir un certain attachement pour lui. Il avait immédiatement chassé cette idée à peine exprimée. Au fond de lui il avait peur par sa folie de tout gâcher. A partir de ce moment il essaya, en vain, de ne plus penser sans cesse à Sandra. Comment allait-il pouvoir faire le jour où le rêve dans lequel il vivait serait dissipé ?

Ricardo profita de la lumière qui entrait par les fentes des volets pour regarder Sandra. Elle était tournée de l’autre côté et le rythme de sa respiration était paisible. Il voyait ses fins cheveux gris qui bouclaient sur sa nuque. Il avait envie d’y poser ses lèvres. Mais il ne fallait pas. Il se sentait oppressé. Sandra si près de lui, si loin. S’il avait su il aurait pleuré. Comme il ne savait pas il sentit qu’il devait mourir. Pas mourir d’un coup, pas mourir brutalement, non, mourir en s’effaçant. Le fils de Sandra qu’il devait rencontrer aujourd’hui était un homme instruit, un avocat. Ce n’était pas possible. Pas lui, Ricardo ! Pas lui et Sandra ! Ce nom ramenait tout son sang à son cœur. Les extrémités de ses doigts lui faisaient mal. Un grand blanc envahissait son esprit. Il ne partirait pas comme ça, comme un voleur. Il lui dirait tout à l’heure. Les mots, c’était toujours un problème pour lui mais il trouverait les mots. Ou Sandra comprendrait. Elle comprenait tout.

Ricardo se sentit mieux, plein d’une triste résolution. Il s’arracha, en fermant les yeux et en serrant les dents, au lit dans lequel il avait dormi pour la première fois. Il valait mieux attendre Sandra à la cuisine. Il serait plus à l’aise dans cette pièce qu’au salon empli de bibelots pour lui indéchiffrables. Même si les luxueuses casseroles de cuivre qui pendaient l’étonnaient, il en comprenait du moins l’usage.

En ouvrant le réfrigérateur pour chercher une tomate pour son petit-déjeuner Ricardo vit, à l’écart des tomates à cuire placées en vrac dans le compartiment à légumes en bas du réfrigérateur, mais au contraire trônant solitaire sur le plus haut rayon, posée sur une assiette blanche et dorée, une unique et magnifique cœur de bœuf. Il prit l’assiette comme les prêtres de son enfance prenaient le Saint Sacrement. Il fut surpris de voir que sa matière laissait passer un peu de lumière et réfléchissait la couleur rouge de la tomate. Peut-être bien qu’il n’avait jamais rien vu d’aussi beau.

Et c’est Sandra qui, le trouvant attablé, sanglotant devant l’assiette à la tomate, posa ses lèvres sur sa nuque épaisse aux cheveux blancs rasés de près.

vendredi 8 mai 2009

Sortir d’hôpital

Je me sens mieux. Tout est relatif bien sûr. Tout de même c’est bigrement agréable d’avoir fini par pouvoir sortir de cet hôpital prison ! C’est quand même curieux de penser qu’on puisse avoir une telle satisfaction à prendre le métro. Les gens autour de moi dans la station ne semblent pas s’en rendre compte. Personne ne sourit. Comme s’ils avaient peur. Pourtant, le seul ici qui ait le droit d’avoir peur de mourir, c’est moi et je suis ravi d’être là. Je ne souris pas non plus, remarquez. Mais j’ai l’excuse de ma mauvaise mine.

Voilà, le métro arrive. C’est agréable de le prendre aux heures creuses. Il y a de la place. On a le choix. Pas sur les strapontins. C’est trop inconfortable. Et puis j’ai besoin d’avoir des gens en face de moi après toutes ses journées d’isolement. Pas en face de ce petit vieux et de cette petite vieille. Eux non plus n’ont peut-être plus longtemps à vivre. Et cet homme là-bas avec ses habits défraichis, sa barbe mal rasée ? Il doit pas mal galérer. Pas terrible pour le moral d’avoir ça comme spectacle. Alors ces deux filles là-bas qui parlent fort ? Ce sera un vrai bain de jouvence !

Superbes ces filles. Ce sont de vraies caricatures avec leurs yeux trop maquillés, leurs corps boudinés, leurs grosses jambes dans des bas résilles. Et sympa avec ça. Elles n’hésitent pas à débiter leurs petites histoires devant moi. Ça va me distraire, je vais me régaler. Ça y est, y en a une qui appelle son copain. J’espère qu’elles vont rester longtemps dans le métro.

Et si elles le quittaient à la prochaine station ? Ce serait trop bête. Elles son parfaites, jeunes, pleines de vie. Exactement ce qu’il me faut. Tant pis. Je ne cours pas le risque. Je n’ai qu’à toussoter discrètement pour leur envoyer mon virus mortel sans qu’elles le remarquent.

vendredi 1 mai 2009

Marché aux puces

Encore un qui passe sans même me jeter un regard. Je ne parle pas de s'arrêter. Non. Un simple regard. Quelle déchéance!

Quand je pense à mes débuts. Il m'avait choisi avec soin. Il avait longuement caressé ma reliure de cuir. J'avais tellement senti dans cette caresse la pensée d'une autre caresse. Il avait glissé son nez effilé entre mes pages, vierges encore de tout regard, pour s'emplir du grain et de l'odeur grisante de mon intimité. Là aussi j'ai compris qu'il ne pensait pas qu'à moi et ça m'a ému pour cette jeune fille que je ne connaissais pas encore et à qui j'étais destiné. Nous les livres on est comme ça. Discrets, fidèles, secourables, on partage la vie des hommes nos propriétaires sans éprouver à leur égard la moindre jalousie. Et nous, les livres de cuisine, à l'époque, je parle d'avant la première guerre mondiale, on savait qu'on allait inspirer de très jeunes femmes. On ne se posait pas la question du reste. Maintenant c'est différent parce que nos jeunes confrères sont pour les hommes aussi. Ce n'est pas plus mal du reste.

Au sortir de mon emballage de papier de soie elle m'a regardé sous toutes les coutures. Elle m'a ouvert délicatement pour ne pas me faire de mal en riant de ses belles dents brillantes. Elle a lu le titre de la première recette sur laquelle elle est tombée. Je m'en souviens après près d'un siècle. C'était le veau Marengo. Il l'a alors embrassée furtivement sur la joue, au coin de la lèvre. Ils ont tous les deux rougi, n'en revenant pas de leur audace. Heureusement que madame Vertaud, sa mère à elle, ne regardait pas de ce côté, ou alors elle a fait semblant de ne rien voir. En tout cas c'est avec elle que sa fille a commencé à m'utiliser. J'avoue que j'ai aimé ces moments où ensemble dans la grande cuisine elles lisaient mes recettes. C'était une occasion idéale pour la mère de parler à sa fille non seulement de cuisine mais également des hommes, de leurs étranges appétits, de la manière dont venaient les enfants. Je dois reconnaître que ça m'a ouvert l'esprit, à moi qui était plutôt tourné côté fourneau.

Bien sûr après leur mariage ils m'ont emmené dans leur nouvelle maison. Et là, ça a été du bonheur jusqu'à ce que monsieur soit tué à la guerre. Il a été tué au tout début. Madame a souvent dit par la suite qu'au moins il n'avait pas connu l'horreur des tranchées. Je l'ai entendu le dire alors que j'étais déjà depuis quelques temps oisif, rangé dans les petits rayonnages à droite de la cheminée. Je comprenais bien que les plats savoureux mitonnés avec amour pour monsieur, les dîners avec les relations de monsieur, c'était bien fini. Et je voyais madame, la délicieuse madame, enfermée dans sa solitude et son chagrin.

Je vous l'ai dit tout à l'heure, nous les livres on n'est pas jaloux. On n'est pas jaloux mais on est parfois amoureux. J'espère que vous n'allez pas vous moquer de moi si je vous dis que de madame j'étais terriblement amoureux et de la voir perdre insensiblement son parfum de fleur ça me serrait le coeur. Surtout quand je la voyais se réanimer les jours où ses neveux venaient pour le goûter. Alors je reprenais du service au chapitre des pâtisseries et c'était une joyeuse animation dans la cuisine. Parfois même ils préparaient le gâteau avec madame. Quelle misère la guerre!

Et puis les neveux ont grandi. On ne les a plus vus, en tout cas à la cuisine. Madame s'est éteinte, doucement, comme elle avait vécu. L'amour de ma vie! Et moi j'ai été transféré en héritage à un de ses neveux. Un notaire. J'ai peine à croire qu'il ait pu être à un moment de sa vie un enfant aux cheveux ébouriffés déboulant dans la cuisine de madame pour demander un verre d'eau. Ce qui l'a intéressé chez moi c'est le dos de ma reliure. Il l'a fait nettoyer, pensez, toutes ces années dans une cuisine! Et puis il m'a rangé dans la grande bibliothèque vitrée de son étude à côté de la Géographie de Lavisse.

Jamais personne n'a fait attention à moi mais j'en ai appris, dans cette étude de notaire, sur l'être humain. Tiens, un jour il faudra que j'écrive mes mémoires.

Mais, mon dieu, ce jeune couple qui s'approche en se tenant par la taille. Comme ils ont l'air sympathique. Mais c'est qu'elle a les yeux verts! Et ce sourire! Si seulement ils pouvaient ...

samedi 25 avril 2009

Le regard de l'autre

Ça fait des années que nous ne sommes plus ensemble mais restera l’homme qui m’a mise au régime et qui m’aura appris le regard de l’autre. Régime, regard de l’autre : je vous entends dire d’ici : « Oh là, là, Marie-Armelle on te voit venir ». Mais attendez donc, ce n’est pas si simple.
Notre histoire a commencé par une grosse colère. Je revenais de mon jogging hebdomadaire, prescription de mon généraliste pour m’aider à sortir d’un état pré-dépressif dû à de récentes déconvenues sentimentales. Je trottinais sagement sur mon trottoir et lui marchait dans le sens inverse, au milieu de la chaussée. Une voiture l’a dépassé, le conducteur a ouvert sa fenêtre, sans doute pour lui crier une bordée d’injures malgré sa longue canne blanche. Arrivé à sa hauteur je lui ai crié moi aussi qu’il était au milieu de la route et que c’était dangereux.
Comme il ne se passait rien je suis allé jusqu’à lui et je lui ai proposé de le ramener sur le trottoir. Il m’a demandé si j’allais jusqu’à la supérette qui était un peu plus loin et si je pouvais l’y conduire. J’avais du temps, je n’étais pas mécontente de pouvoir interrompre ma course. Je lui ai dit que oui. Il m’a pris le bras. Ce n’était pas la peine que je plie le bras, je pouvais le garder droit, m’a-t-il fait observer. Je l’ai regardé, il était bel homme.
Sur le trottoir étroit il a butté dans une petite borne. Il n’était pas très content puis nous avons croisé une dame avec un caddy bas à roulettes. Je pensais que la femme, voyant la canne blanche, allait s’écarter mais elle devait également compter sur moi pour éviter l’obstacle. Toujours est-il que la canne, je ne sais comment, s’est retrouvée enfoncée dans le caddy. L’homme s’est mis violemment en colère en faisant de grands gestes de sa main qui tenait la canne. Il l’a ainsi dégagée, sans toucher, heureusement la femme qui n’a rien dit.
L’homme a retrouvé son calme et il m’a expliqué que pour un aveugle comme lui le trottoir, rempli d’obstacles était plus dangereux que la chaussée. Nous étions arrivés à l’entrée du magasin et il ne souhaitait pas que je l’accompagne plus loin. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire que marcher sur la chaussée, comme c’était le cas tout à l’heure était dangereux. Il s’est remis en colère : « Vous, les voyants vous ne prenez pas le regard de l’autre. Vous avez pourtant bien vu tout à l’heure que pour moi le trottoir est plein d’obstacles. Et en plus d’être aveugles vous croyez que nous sommes sourds parce que vous nous répétez les choses en criant. Je ne peux pas tout expliquer à tous les gens qui veulent me donner des conseils. Alors que quand on a besoin d’une aide il n’y a plus personne ».
J’étais touchée par sa colère car je sentais qu’elle venait de loin. Et en même temps j’étais piquée par sa réaction. Je lui ai dit que, certes, je lui avais donné un conseil en criant mais que j’avais aussi fait un détour pour l’accompagner. Il s’est radouci en disant que j’étais gentille. La semaine suivante je l’ai attendu au coin de la rue pour l’accompagner.
Le régime, il m’a demandé de le faire quand il est venu s’installer chez moi, après être tombé en s’étant pris les pieds dans ma nuisette qui trainait par terre. J’ai alors vécu une journée complète dans mon appartement, les yeux bandés, pour voir ce que ça faisait. Ce régime du regard de l’autre je ne l’ai jamais oublié. J’y repense parfois quand il y a quelque chose que je ne comprends pas chez quelqu’un mais surtout je tiens toujours mon appartement rangé pour le cas où, un jour, il reviendrait à l’improviste revivre avec moi.

vendredi 17 avril 2009

Feu d'artifices

Le conseil d’administration était là au grand complet. Pas un oncle, pas un cousin ne manquait. Mêmes les moins impliqués avaient fait le déplacement. L’heure était grave pour la société de mécanique familiale. On ne parlait pas encore de crise, bien au contraire, l’économie mondiale était en plein boum. Les produits fabriqués par la société, des pièces de forme pou les moteurs d’avions long courrier étaient de haute technicité et se vendaient auprès de tous les constructeurs avec de bonnes marges. Les secrets de fabrication résidaient dans des machines à commande numérique ultra sophistiquées que la société mettait au point elle-même.

Ce qui mobilisait tout ce beau monde ce n’étaient donc pas des décisions difficiles à prendre mais un changement de génération. Le président, l’oncle ou le cousin Gaston, selon les gens, avait décidé de prendre sa retraite et son gendre devait lui succéder. Il travaillait depuis deux ans dans la société et il avait concocté dans le plus grand secret un plan stratégique qu’il devait ce jour-là révéler aux administrateurs. Soit le plan était validé et il était nommé PDG soit, la société devait se chercher un nouveau projet et un nouveau président. En attendant l’équipe actuelle, Gaston et son gendre, expédieraient les affaires courantes, comme on dit en ce cas.

Il faut reconnaître que le plan stratégique avait fier allure : arrivée d’un partenaire chinois qui apporterait des capitaux pour doper la croissance, élargissement de la gamme de moteurs couverts, croissance du bénéfice pour arriver au taux fatidique de quinze pour cent. Les employés eux-mêmes n’avaient pas été oubliés : plan de qualification pour les salariés en place, embauche de jeunes, distribution d’actions gratuites.

Au début les administrateurs, surtout ceux qui étaient les plus éloignés du président et de son gendre, ont été un peu méfiants. Alors, sans être pour autant très compétents car ils avaient tous plus ou moins leur métier en-dehors de l’entreprise, ils ont joué leur rôle, ils ont posé des questions. Mais ce qui était impressionnant c’était que chaque question avait sa réponse sous forme d’une diapositive de courbes et d’argumentaires tout prêts qui donnait tous les éléments de réponse. Bien vite ça devint une forme de jeu. C’est à qui poserait la question la plus inattendue : « Et si le rouble était dévalué ?… » et tout de suite un graphique était projeté qui permettait au gendre de répondre.

Les administrateurs ravis se regardaient en hochant la tête. Le président était aux anges. Comme le dit le plus âgé des membres du conseil : cette présentation est un véritable feu d’artifice. Heureusement pour lui que personne n’entendit monsieur Durandin, le comptable, murmurer dans sa barbe : un feu d’artifices, oui, au pluriel.

Dans l’enthousiasme général le plan stratégique fut approuvé et le nouveau PDG nommé.

Six mois plus tard, comme vous l’aviez deviné, la société était déclarée en faillite et ses machines à commandes numériques démontées pour aller en Chine chez l’ex-associé.

vendredi 10 avril 2009

Au bout du fil

La route de campagne est agréable en cette fin d’après-midi de printemps. De temps en temps je jette un coup d’œil dans le rétroviseur à Benoît, mon petit bout de six ans qui, sagement, regarde défiler le paysage. Je soupire en songeant à toutes ces heures perdues dans cette ennuyeuse invitation. Je viens de prendre la direction de cette agence bancaire principale d’une ville moyenne de l’est de la France. Mon adjoint qui est là depuis des années, et qui a sensiblement le même âge que moi, a tenu à m’inviter un dimanche midi avec madame et les enfants. Il a fallu lui expliquer que de mon côté il n’y avait plus de madame. Pas la peine de lui dire qu’à la place il y avait un monsieur. De toute façon mon compagnon restait à Paris et on se retrouvait les week-ends grâce au TGV. Pour mon fils, il tenait absolument qu’il soit là car il avait deux filles presque du même âge que lui.

En repensant à la visite je m’étonne encore que des gens puissent se comporter comme ça. Les petites filles m’avaient fait la révérence pour m’accueillir. Leur mère qui, au bout de trois phrases m’avait dit qu’elle était fille de colonel, avait mis les petits plats dans les grands. Le repas avait été ennuyeux à mourir. Les enfants n’avaient pas le droit de parler avant le dessert. Heureusement Benoît s’était tenu coi. Sinon j’aurais dû prendre sa défense, ce qui aurait été bien embarrassant pour la suite de mes relations avec mon adjoint. Car celui-ci ne manifestait aucun sens critique sur la discipline surannée qu’imposait sa femme. Visiblement il n’en revenait toujours pas de l’honneur que lui avait fait une fille de colonel de le prendre pour époux. Il buvait littéralement ses histoires de jeunesse, qu’il avait pourtant dû entendre bien des fois. Pour moi qui avait fait mon service militaire comme deuxième classe, et ne connaissais ni le commandant Machin ni le colonel Truc, elles étaient dénuées du moindre intérêt. Comme j’aurais été mieux à me promener dans la forêt avec mon fils Benoît plutôt que de lui imposer ce supplice de l’immobilité et du silence.

Mais au fait qu’en avait-il pensé ?

- Benoît, comment elles étaient les petites filles ?
- Bien
- Tu ne t’es pas ennuyé ?
- Non, elles m’ont raconté des histoires très drôles.
- ???
- Tu connais la différence entre un téléphone et un Tampax ?
- Non- Je ne savais pas que le Tampax faisait partie du vocabulaire de Benoît et j’attends la suite avec beaucoup de curiosité.-
- Hé bien pour le téléphone on ne voit pas qui est au bout du fil.
- ??? – Je reste un instant atterré tellement je trouve cette histoire déplacée. Ce n’est pas parce que je vis désormais avec un homme que je ne considère pas le corps de la femme comme une terre sacrée-

Mon fils éclate de rire en regardant dans le rétroviseur si moi aussi je riais. Je souris faiblement pour lui faire plaisir.

- Au fait papa, c’est quoi un Tampax ?

A mon tour j’éclate de rire en pensant qu’après notre départ mon adjoint et son insupportable femme avaient dû se féliciter de l’excellente impression qu’avait certainement laissée sur moi l’excellente éducation de leurs filles. C’est sûr que si d’aventure je percevais la moindre allusion homophobe me concernant de la part de mon adjoint je saurais ressortir cette histoire.

Et de préférence en public.