dimanche 24 décembre 2006

Voyage imaginaire

Au-dessus du vide le pas doit être précis, assuré. Ne pas prêter attention aux spectateurs dont les regards pourtant vous aspirent. S’en tenir à l’étroite ligne grise en quoi se résume la vie. Surtout ne pas imaginer la plongée dans l’abîme. Plus loin sous les pieds une savane avec des zèbres et des lions qu’on regarde d’en haut sans quitter pourtant des yeux le bout de ses chaussures. Il serait tentant de s’arrêter et de les fermer ces yeux pour mieux les voir. Mais l’aventurier ne s’accorde aucun répit. Jamais. Sa route de pierre tourne et cela mobilise toute son attention. Une fois de plus le mouvement est effectué sans heurt. Il s’accorde le plaisir d’écouter le commentaire admiratif du speaker de la radio qui tient ses auditeurs en haleine. C’est le speaker que ses parents aiment écouter le dimanche à midi. Mais il faut maintenant couper le son car on arrive au pays passionnant des phoques et des ours blancs, des chiens de traîneaux roulés en boules à l’entrée des igloos.

Le trottoir et sa bordure de granit gris se termine. Le jeune garçon regarde les nains de jardin de la villa blanche au bout du lotissement en attendant ses deux jeunes sœurs qui le suivent, cartable au dos comme lui. Il regarde surtout Blanche Neige. Il ne saurait au juste dire pourquoi mais il est fasciné par ce personnage avec sa peau si blanche, ses cheveux si noirs, ses lèvres si rouges. Il y a là quelque chose d’encore plus passionnant que les lions et les ours polaires. Son esprit, si hardi tout à l’heure, est frappé de stupeur. Il n’ose s’imaginer qu’il est un de ces nains mutiques. Pourtant il lui arrive d’en rêver la nuit, mais il n’en parle à personne. Celui qui a de petites lunettes rondes et une épaisse barbe lui plaît par dessus tout. C’est certainement le préféré de la jeune femme aux lèvres rouges. Mais cette contemplation de tous les matins ne dure jamais assez longtemps car déjà ses deux sœurs arrivent. Elles croient qu’il les attend gentiment là pour traverser la route.

Après, il y a une décision à prendre. Continuer sur la grande route en marchant bien au bord en file indienne, le garçon pourra alors poursuivre ses rêveries solitaires ; ou prendre le petit chemin, c’est son nom, qui débouche entre deux maisons. Il faudra alors qu’il raconte une histoire à ses sœurs pour combattre la peur. Ils savent en effet tous les trois que sur le petit chemin le danger rôde. En temps ordinaires il n’accorde guère d’attention à ses petites sœurs, si peu intéressantes, si incompréhensibles dans leur univers de filles. Mais là c’est différent. Ils vivent la même aventure. Elles comptent sur lui pour les protéger et il ne les force jamais car, même s’il joue un peu au malin, il sait que, si l’une d’elles a trop d’appréhension, il risque lui aussi de succomber à la panique. Ce jour-là en tout cas elles sont toutes les deux volontaires pour le petit chemin.

Les deux maisons dépassées, elles regardent vers la route et n’ont pas de fenêtre du côté de la campagne, le petit chemin de terre file tout droit entre deux haies de ronces et de prunelles derrière lesquelles on aperçoit les champs. Un peu plus loin sur la gauche arrive un autre chemin, perpendiculaire. A l’angle un grand jardin bien tenu avec ses rangées de poireaux, de laitues et ses pieds de choux de Bruxelles. Au milieu du jardin une cabane en bois brut devenu gris avec le temps. On voit du chemin que la porte est fermée avec une grosse chaîne de fer et un cadenas. Les enfants n’ont jamais eu le courage de franchir la haie peu épaisse à cet endroit pour aller inspecter la cabane.

Dès qu’ils sont engagés sur le chemin le garçon commence à raconter l’histoire du capitaine Tic. C’est une interminable saga qu’il invente au fur et à mesure. Capitaine Tic n’est pas plus grand que lui et terriblement malin. Il échappe aux situations les plus périlleuses. Il lui arrive fréquemment de se retrouver au milieu d’une charge d’éléphants, dans la caverne d’un ours qui rentre bredouille de maraude. Chaque fois il s’en sort par ruse ou en se cachant. Parfois le garçon ne se souvient plus où il en est de l’histoire. Il est fier que ses petites sœurs le lui rappellent : tu sais bien il était enfermé dans le coffre du méchant pirate. Alors il brode la suite mais il n’évite pas toujours les redites.

Lorsque c’est la saison ses sœurs s’arrêtent pour manger des mûres en chemin. Il interrompt alors l’histoire et reste aux aguets comme le zèbre le plus expérimenté du troupeau tandis que les autres broutent en paix. Mais ils ne s’arrêtent jamais à proximité du jardin potager et le garçon s’arrange toujours pour que l’histoire arrive à son point culminant au moment où ils passent devant le croisement des deux chemins. L’angoisse est alors maximale. S’ils n’aperçoivent personne, c’est le cas le plus souvent, l’histoire continue ensuite sur un rythme moins trépidant jusqu’à ce qu’ils arrivent aux premières maisons du village.

Mais s’ils aperçoivent quelqu’un dans le jardin ou sur l’autre chemin ils se mettent à courir à toute vitesse, les filles devant et le garçon derrière. Sans regarder la personne dont il s’agit ils crient toutefois bonjour au passage pour ne pas paraître impolis.

Une fois dans le village l’école est tout de suite là, ou plutôt les deux écoles, de filles et de garçons accolées. Le garçon accompagne ses sœurs jusqu’au portail des filles puis il revient vers celui des garçons.

Si les enfants ont un peur sur le petit chemin c’est parce que le jardin appartient au père Morel. Il est anormalement petit, voûté, et travaille sur les routes à curer les fossés et à réparer les trous de la chaussée. Tous les enfants du village savent de source immémoriale et sure qu’il enlève les enfants et les enferme dans la cabane en bois. Ce qui est curieux c’est que les parents, qui mettent toujours leurs enfants en garde contre ce genre de personnes, semblent ne se douter de rien. Ils ne disent jamais non plus que des enfants ont vraiment disparu.

Le fils Morel est dans la classe du garçon. Il est très doux, petit comme son père auquel il ressemble beaucoup et tout le monde l’appelle bébé Morel. Un jour le garçon est allé lui demander à la récréation ce que çà faisait comme effet d’avoir un père qui enlève les enfants et si c’était bien dans la cabane du jardin qu’il les cachait. Bébé Morel est resté silencieux comme s’il n’avait pas compris mais depuis il évite de se mêler aux autres enfants dans la cour.

2 commentaires:

julien a dit…

C'est pas mal. Mais Morel est-il vraiment coupable?

alice a dit…

Evidemment que Morel n'est pas coupable: si des enfants étaient effectivement enlevés çà se saurait