mercredi 19 septembre 2012

Molière


  • (Arthur, mon vieux, je sens que ça va être pour toi)
  • Arthur, pouvez-vous me parler de la mort de Molière ?
  • (Ma veine ! Si je crache le morceau, Dorothée qui est bégueule comme pas deux va me jeter. Déjà qu'avec elle je n'arrive pas trop à avancer. Il va falloir que j'improvise)
  • Eh bien Arthur !
  • (Il faut absolument que je gagne du temps)
  • Aarthurr !
  • Molière, vous voulez dire celui qui a écrit des pièces de théâtre ?
  • Celui-là même, pas le boucher du coin de la rue, Arthur.

    Des rires discrets se font entendre dans la salle de classe. Arthur n'ose pas regarder du côté de Dorothée. Il craint d'avoir gaffé. Depuis qu'elle a commencé à faire du théâtre amateur Dorothée parle de devenir comédienne et Molière est son dieu.

  • Eh bien,madame, Molière, une heure avant sa mort … Molière il était encore vivant !

    Des rires éclatent un peu partout dans la classe. Arthur ose un regard en coin vers Dorothée. Elle a la bouche pincée.

  • Arthur, si vous continuez à faire l'imbécile vous allez avoir deux heures de colle.
  • (Tant pis, c'est la prof qui l'aura voulu après tout. Même Dorothée peut le comprendre)
  • Arthur, je répète ma question : comment est mort Molière ?
  • Euh, enfin voilà … je veux dire … Molière … il est mort … il est mort … en faisant l'amour … l'amour avec une femme c'est à dire … l'amour avec sa maîtresse … enfin voilà … je veux dire.
    Au fur et à mesure qu'Arthur parle les rires deviennent de plus en plus fort et lui de plus en plus rouge. Il n'ose plus regarder personne, surtout pas la prof en face de lui et encore moins Dorothée.
     
    Il a dû commettre une erreur, une terrible erreur. Il ne sait pas laquelle mais il est sûr qu'avec Dorothée ce n'est même plus la peine d'y penser.

jeudi 13 septembre 2012

Apollinaire




  • Vous rêvez, Adrien ?
Adrien sursaute.
Il n'avait pas vu que madame Ardouin, la professeure de français, regardait par dessus son épaule. Il ne savait pas non plus depuis combien de temps il était resté sans rien faire au lieu d'écrire son commentaire de texte. La seule chose qui le raccrochait à la réalité c'était les vers qu'il avait commencé à écrire sur son cahier devant lui :

Et de planètes en planètes

De nébuleuses en nébuleuses

Le don Juan des mille et trois comètes

Même sans bouger de la Terre

Cherche les forces neuves.

Soudain Adrien, le bon élève si ce n'est l'élève modèle, a très chaud. Ses oreilles bourdonnent. Son esprit est vide.
  • Vous ne vous sentez pas bien, Adrien ? …. Vous viendrez me voir après la classe.
Madame Ardouin s'éloigne et parle fort. Adrien ne comprend pas ce qu'elle dit mais qu'importe. Il lui est reconnaissant de détourner les yeux de la classe qui s'étaient fixés sur lui. L'heure passe sans qu'il réussisse à reprendre le fil. S'il ferme les yeux il voit une pluie d'étoiles, s'il les ouvre les mots qu'il a écrit dansent devant lui sans qu'il ne les déchiffre.
  • Alors, Adrien ?
La cloche a sonné et maintenant il est devant madame Ardouin, l'esprit vide, tellement vide qu'il se sent poussé par une force irrésistible à sauter dans l'inconnu.
  • La chevelure d'or des comètes madame.
Ces mots qu'il s'entend prononcer le surprennent. Il ne sait pas si madame Ardouin est surprisecomme lui mais en tout cas elle ne répond pas tout de suite.
  • Vous savez, Adrien, il n'y a pas que pour don Juan que les chevelures d'or sont importantes.
Adrien rougit légèrement mais au fond il n'est pas gêné, soulagé plutôt.
  • Vous savez madame j'avais l'impression de sauter de nénuphar en nénuphar, très vite, de peur que qu'ils n'enfoncent.
  • Comme de planètes en planètes et de nébuleuses en nébuleuses.
  • C'est exactement ça madame.
  • Et vous cherchez les forces neuves parce que ça ne va pas fort entre vos parents comme lorsque votre mère était venue me voir en début d'année.
Adrien se crispe, puis se détend et sourit.
  • C'est ça, exactement ça, madame !
  • Ce qui vient de vous arriver, Adrien, il ne faudra jamais que vous l'oubliiez de toute votre vie : la poésie ça donne des forces!





mardi 4 septembre 2012

La rupture


Chérie,

Un homme qui tombe amoureux d’une amie de sa fille n’est pas digne de toi. Je préfère que tu me quittes. Je vais souffrir atrocement mais par respect pour la mère de mes enfants c’est mieux.
Tu n’es pas obligée de divorcer, sauf si tu retrouvais quelqu’un. Tu peux occuper le studio de Marne-la-Vallée. C’est pratique pour aller voir tes amies à Paris. Une nouvelle vie au moment de partir en retraite !
Tu ne paieras pas de loyer, seulement les charges. Tu vas t’en sortir, surtout que maintenant que je ne serai plus là tu n’auras plus envie de voyager.
Aurélie est adorable. Elle me dit de bien t’embrasser. Si tu nous voyais. Un vrai jeune homme ! Comme avec nous les premières années. Tu vois ce que je veux dire ;-)

Gilles

jeudi 30 août 2012

La correction


La correction



  • Tu rentres tard ce soir, chéri ?
  • Peut-être. Je joue au tennis avec ce gros con prétentieux de Pierre N.1. Tu sais le nouveau collègue dont je t’ai parlé au dîner hier soir. Celui qui n’arrête pas de dire « moi, je … moi, je ». J’ai bien l’intention de le mettre minable au tennis ce gros vantard. Une correction, une bonne fessée à son amour propre, c’est ça qu’il va avoir le monsieur « je fais tout mieux que tout le monde ».
  • Mais fais attention de ne pas t’énerver mon chéri, tu risques de perdre tes moyens.
  • Tu as raison, ma chérie. Je vais me concentrer comme une bête et je vais le laminer. Il ne s'en remettra pas. Je t’adore et je file, je vais finir par me mettre en retard.
Le temps est magnifique , une de ces journées de printemps où la nature semble exulter de toutes les forces de vie qui bouillonnent en elle. L'air est léger et pas un souffle de vent ne perturbe le jeu. Ils sont face à face, terriblement concentrés. Cela fait trois quarts d'heure qu'ils jouent et se battent sur chaque balle. S'il y avait un spectateur à cet affrontement féroce il se demanderait la raison d'une telle hargne. Mais eux ne se posent pas la question. Ils sont entrés insensiblement dans cet état d'esprit où leur vie se résume à ce qui se passe entre les grillages rouillés d'un terrain de tennis de banlieue. Ils jouent le dernier set, celui qui doit les départager.

Mais voilà que la victoire a choisi son camp. L'un des joueurs perd pied. Il rate service sur service. Il a beau se battre sur toutes les balles de son adversaire cela lui est fatal. Il a perdu le match.

Pierre N.2 s'approche du filet en trottinant. Il arbore un large sourire de satisfaction et dit à son adversaire en lui serrant la main :

- Tu joues tellement mal que tu m'as complètement déréglé mon service.

1 Pour préserver l’anonymat des protagonistes de ce drame les noms ont été changé.

2 Idem note supra.

vendredi 24 août 2012

Ligne une VII

Sur le passage clouté à la sortie de sa station de métro il est pris à parti bruyamment par une femme qu’il n’avait pas remarquée :
-          Alors toi, tu n’as pas la liberté de …
Quelques mètres devant lui un homme a ralenti le pas pour tendre l’oreille.
La fin de la phrase se perd dans le bruit de fond. Il voit que la femme qui le croise ne s’adressait pas à lui mais parle avec des oreillettes blanches dans les oreilles.
Il rejoint sur le trottoir d’en face l’homme qui a fini de traverser la rue et lui dit :
-          Elle parlait à son téléphone, pas à moi.
Le visage de l’homme qui le regarde s’illumine d’un sourire.

lundi 20 août 2012

Saint Tropez




-          Qu’est-ce que tu lui trouves à cette fille que tu la regardes comme ça ?
-          Mais rien. Qu’est-ce que tu racontes ? De quelle fille parles-tu ? Des filles, il y en a plein la plage.
-          Et monsieur joue les faux-jetons en plus.
-          Franchement je ne vois pas …
-          « Franchement ». Tu vois mon bonhomme tu t’es trahi. Maman m’a toujours dit que quand un homme disait « franchement » c’était le signe qu’il était en train de te fourguer un gros bobard.
-          Tu devrais laisser ta chère maman …
-          Tu t’attaques à maman maintenant ! Je t’interdis, tu entends, je t’interdis de toucher à ma mère.
-          Mais non, tu sais bien que j’adore ta maman. C’est pour ça que je l’appelle ta « chère maman »
-         
-          Et puis ma chérie, tu sais bien que pour moi tu es la plus belle.
-          Et pour les autres alors ? Tu crois qu’ils me trouvent moche ? C’est ça que tu dis ?
-          Mais non, voyons Amandine. Je suis sûr qu’il y a des tas de mecs qui te matent en douce derrière leurs lunettes de soleil.
-          Tu crois ?
-          J’en suis sûr.
-          Ah vraiment, les hommes sont dégueulasses.
-          Il y a pas de mal à mater une jolie fille tu sais.
-          Ah, tu vois, tu reconnais.
-          Je reconnais quoi ?
-          Tu reconnais que tu la mates comme un salaud cette fille sublime là-bas.
-          Quelle fille ? Où ça ?
-          C’est ça, prends moi pour une conne. La fille avec le monokini rouge sous le parasol bleu, là devant ton nez, gros malin.
-          C’est vrai que maintenant que tu me la fais remarquer elle est assez canon.
-         
-          Amandine, ne t’en va pas. A…
-         
-          Oh puis zut, fais ce que tu veux, je m’en fiche …  Mais pourquoi elle va parler à la fille superbe que j’étais censé mater ?
Amandine m’a dit que cette fille était non seulement superbe mais en plus très intelligente. La preuve : elle ne voulait pas avoir affaire à un gros vicieux comme moi.
 C’est pour elle qu’Amandine m’a quitté.

dimanche 13 mai 2012

Abstraction






Les femmes sont parties. Ils restent deux à finir leur petit déjeuner. Le grand-père est son gendre. Et la petite-fille, même pas deux ans et demi, qui vient de glisser de sa chaise rehaussée. Elle joue à côté d'eux qui devisent gravement. Elle apporte une poussette de poupée dans laquelle sont rangées vaille que vaille ses deux bébés de chiffon. Elle apporte également une grosse boite rouge pleine de clipos.

D'un commun accord ils s'arrêtent de parler. Ni l'un ni l'autre ne se lasse de la regarder. Ses yeux noirs rieurs, sa bouche aux lèvres retroussés, la douceur de ses traits d'enfants aux joues rebondies seraient déjà un régal au repos alors que dire lorsqu'ils sont animés par un tel élan de vie?

Elle sort des clipos qui ont effectivement une couleur de pain de la boite et les met sur le ventre des poupées.

- Tenez, bébés, du pain.

Elle sort trois clipos jaune, rouge et vert attachés ensemble.

- Tenez, bébés une prune,

Elle se ravise.

- Non, il faut enlever la peau.

Elle détache le clipo vert et tend les deux autres vers les poupées.

- Tu te rends compte, à son âge, ta fille a déjà une pensée symbolique?

- Une pensée symbolique?

- Oui, Elle fait le lien entre ses clipos et une prune avec sa peau. Elle a le sens de l'abstraction.

- C'est quoi, grand-père, l'a'stra'tion?

- ??????

- C'est quoi, grand-père, l'a'stra'tion?

- Elles sont belles tes poupées. Qui te les a données?