On voit de drôles de choses dans un train mais là, c’est trop pour moi ! Plongé dans mon journal, je n’avais pas fait attention aux deux personnes qui s’installaient en face de moi. Juste sans avoir l’air de rien rapprocher mes pieds pour bien occuper tout l’espace auquel j’ai droit. Ne rien lâcher mais rester absent pour éviter toute contestation. Le plus malotru des humains hésitera toujours à empiéter sur le territoire d’un homme si important qu’il ne peut pas distraire un coup d’œil de l’étude de son journal, un journal de référence, pas une quelconque gazette futile. Tout s’est bien passé, tout c’est passé comme j’ai l’habitude.
Jusqu’à ce qu’il parle. Et mon Dieu, cette voix ! Je me suis senti transpercé par elle comme un bigorneau par l’aiguille qui va le chercher au fond de s coquille pour le porter à des lèvres gourmandes. Comme le bigorneau je me suis senti cuit. Alain, mon ami de trente ans, sa manière de parler si reconnaissable, sa voix curieusement ensoleillée et trainante. J’ai revécu en un instant tout ce qu’il m’avait infligé. La manière dont il avait séduit Clara, la lumière de ma vie. Mais c’est plus insupportable encore. Je l’entends qui roucoule, qui parle à mots couverts, pas si couverts que cela, de choses qu’on ne raconte pas en public. Je vais hurler. Il ne faut pas. Il faut que je réfrène le tremblement du journal, de mes mains. Je ne peux pas me dévoiler, pas devant Clara. C’est trop humiliant ! Je de viens fou. Clara, je t’en supplie fais le taire ! Clara, toi si délicate ! Clara ! Oh Clara !
Mais cette voix, cette voix qui minaude à son tour, ce n’est pas la tienne ! Clara ! Oh Clara !
jeudi 2 février 2012
vendredi 27 janvier 2012
L'Homme de janvier
L’Homme de janvier peut être un homme ou une femme. Parfois c’est un petit garçon ou une petite fille, ou quelqu’un qui se souvient de l’avoir été ou encore qui l’est resté.
Il a pu naître dans la chaleur de l’hémisphère Sud, dans la froidure de l’hémisphère Nord, ou dans la touffeur d’entre les deux tropiques. Il arrive également, mais c’est plus rare, que l’Homme de janvier réconcilie climat nord et climat sud lorsqu’il est né au pôle Nord ou au pôle Sud.
L’Homme de janvier peut mourir de honte et de misère ou de satiété et d’ennui. Il peut être heureux ou malheureux, parfois l’un parfois l’autre aussi. Il peut avoir toutes sortes de croyances et d’incroyances, d’espoirs et de peurs, d’amours et de haines.
Mais toujours l’Homme de janvier mérite qu’on reconnaisse sa dignité comme les Hommes des onze autres mois de l’année.
Il a pu naître dans la chaleur de l’hémisphère Sud, dans la froidure de l’hémisphère Nord, ou dans la touffeur d’entre les deux tropiques. Il arrive également, mais c’est plus rare, que l’Homme de janvier réconcilie climat nord et climat sud lorsqu’il est né au pôle Nord ou au pôle Sud.
L’Homme de janvier peut mourir de honte et de misère ou de satiété et d’ennui. Il peut être heureux ou malheureux, parfois l’un parfois l’autre aussi. Il peut avoir toutes sortes de croyances et d’incroyances, d’espoirs et de peurs, d’amours et de haines.
Mais toujours l’Homme de janvier mérite qu’on reconnaisse sa dignité comme les Hommes des onze autres mois de l’année.
samedi 21 janvier 2012
Le mariage de ma cousine
J’avais hui ans. C’était le mariage de ma cousine Véra. J’étais garçon d’honneur et je me souviens de tout. Je portais un ridicule costume gris clair avec un short long qui laissait voir mes genoux. Nous habitions tous Marseille et le mariage avait eu lieu dans la ville. C’était la fin du printemps. Le curé se mouchait tout le temps. Il devait avoir le rhum des foins. Moi j’avais un peu mal au cœur de sentir les parfums des femmes autour de moi. Pour me distraire je regardais les lumignons dans des verres rouges qui montaient comme un incendie vers la Vierge sur le gros pilier à droite de l’autel. C’était long ! Après il avait fallu faire les photos et enfin la fête dans une auberge à la campagne près de la mer!
Maintenant il était plus de minuit. C’était l’heure du croquembouche, tout luisant de caramel. Les choux dressés les uns sur les autres m’ont fait penser aux lumignons de tout à l’heure à l’église, mais au lieu d’une jeune femme avec une écharpe bleu ciel au sommet il y avait un couple de mariés en figurine sur une petite coupelle blanche. La pièce montée, nous les enfants battions tous des mains.
Mais moi, l’idiot, le malheureux, je me suis imaginé sur la coupelle avec mon meilleur ami de l’époque, Jacques. Je n’ai certainement pas compris la signification de mon souhait, pensez, j’avais huit ans et de ces choses on ne parlait pas dans ma famille. Mais j’ai brusquement senti une impitoyable barre de fer qui me bloquait le haut de la poitrine et m’empêchait de respirer. J’ai immédiatement compris que je ne devrais à aucun prix parler ni de la barre de fer ni du reste. D’où me venait cette peur ? Je l’ignore mais la barre m’a accompagné pendant des années, plus ou moins présente, plus ou moins forte, avant qu’un jour, grâce à toi, Patrice, je puisse consentir à ce que j’étais.
La suite tu la connais.
Maintenant il était plus de minuit. C’était l’heure du croquembouche, tout luisant de caramel. Les choux dressés les uns sur les autres m’ont fait penser aux lumignons de tout à l’heure à l’église, mais au lieu d’une jeune femme avec une écharpe bleu ciel au sommet il y avait un couple de mariés en figurine sur une petite coupelle blanche. La pièce montée, nous les enfants battions tous des mains.
Mais moi, l’idiot, le malheureux, je me suis imaginé sur la coupelle avec mon meilleur ami de l’époque, Jacques. Je n’ai certainement pas compris la signification de mon souhait, pensez, j’avais huit ans et de ces choses on ne parlait pas dans ma famille. Mais j’ai brusquement senti une impitoyable barre de fer qui me bloquait le haut de la poitrine et m’empêchait de respirer. J’ai immédiatement compris que je ne devrais à aucun prix parler ni de la barre de fer ni du reste. D’où me venait cette peur ? Je l’ignore mais la barre m’a accompagné pendant des années, plus ou moins présente, plus ou moins forte, avant qu’un jour, grâce à toi, Patrice, je puisse consentir à ce que j’étais.
La suite tu la connais.
mercredi 11 janvier 2012
La tour
Je suis si fatigué.
Tous ces appareils qui clignotent autour de moi .. Je n'ai plus longtemps à vivre ... Je me tais... Je ne sais pas si je pourrais parler... Je ne sais pas si je reste éveillé... Ma quatrième femme rode... Elle a le droit d'espérer ma mort... Cet écart d'âge... Tout cet argent... qu'elle n'aura pas ...
J'avais dix ans. Je lisais Ivanhoé. Je rêvais à la tour en ruine. La vieille porte en bois. Trop petite. Usée. Une porte de cabane à outils qui tenait par une chaîne accrochée à un cadenas. Pas une porte de château. Sur le bord, par le trou de la chaîne on ne distinguait rien. Trop noir. Il y avait un passage secret, un souterrain, des oubliettes, un trésor. J'en étais sûr. J'en rêvais la nuit.
Il m'a fallu trois ans pour oser. Forcer le cadenas. Une lampe torche. Des gravats. De vieux chiffons. Pas de passage secret. Pas de souterrain. Et trente secondes pour me faire choper par le père Mathieu. L'oreille qui fait mal. L'haleine de l'ivrogne. La menace de tout dire à mes parents, à monsieur le maire. Les bouteilles de vin que j'ai dû subtiliser en douce dans la cave de mon père jusqu'au moment où je suis parti pour étudier à Toulouse. Ma réussite dans les affaires. Ma fortune. Mes mariages. Mes divorces. Mon retour au pays. Cette tour en ruine rachetée, réhabilitée. L'inauguration par le maire avec le préfet. Ce discours: « Grâce à vous, huit cents ans après sa construction cette tour est repartie pour huit cents ans ... »
Et le trésor? Dans huit cent ans un gamin de treize ans forcera la porte d'une tour en ruine. Il trouvera sous une trappe dissimulée les cent lingots d'or que j'ai amenés dix par dix après la fin des travaux. Cent lingots que ma femme n'aura pas. Je vais mourir... Je tends la main à ce ga...
Tous ces appareils qui clignotent autour de moi .. Je n'ai plus longtemps à vivre ... Je me tais... Je ne sais pas si je pourrais parler... Je ne sais pas si je reste éveillé... Ma quatrième femme rode... Elle a le droit d'espérer ma mort... Cet écart d'âge... Tout cet argent... qu'elle n'aura pas ...
J'avais dix ans. Je lisais Ivanhoé. Je rêvais à la tour en ruine. La vieille porte en bois. Trop petite. Usée. Une porte de cabane à outils qui tenait par une chaîne accrochée à un cadenas. Pas une porte de château. Sur le bord, par le trou de la chaîne on ne distinguait rien. Trop noir. Il y avait un passage secret, un souterrain, des oubliettes, un trésor. J'en étais sûr. J'en rêvais la nuit.
Il m'a fallu trois ans pour oser. Forcer le cadenas. Une lampe torche. Des gravats. De vieux chiffons. Pas de passage secret. Pas de souterrain. Et trente secondes pour me faire choper par le père Mathieu. L'oreille qui fait mal. L'haleine de l'ivrogne. La menace de tout dire à mes parents, à monsieur le maire. Les bouteilles de vin que j'ai dû subtiliser en douce dans la cave de mon père jusqu'au moment où je suis parti pour étudier à Toulouse. Ma réussite dans les affaires. Ma fortune. Mes mariages. Mes divorces. Mon retour au pays. Cette tour en ruine rachetée, réhabilitée. L'inauguration par le maire avec le préfet. Ce discours: « Grâce à vous, huit cents ans après sa construction cette tour est repartie pour huit cents ans ... »
Et le trésor? Dans huit cent ans un gamin de treize ans forcera la porte d'une tour en ruine. Il trouvera sous une trappe dissimulée les cent lingots d'or que j'ai amenés dix par dix après la fin des travaux. Cent lingots que ma femme n'aura pas. Je vais mourir... Je tends la main à ce ga...
lundi 2 janvier 2012
Le représentant
J'ai la main sur la poignée de la porte, je prends le pouls de la maison. Tu parles. Je me marre! Pas besoin d'être docteur pour gagner du fric. Moi j'ai pas mon certofe et les docteurs je les emm... Suffit d'être pro. Ce lotissement minable avec ses chemins en terre c'est un tas d'or mais faut pas y aller n'importe comment. Faut sentir avant de mettre la main sur la poignée. L'idéal c'est quand la femme plaquée par son mec parce que les traites de la maison sont trop lourdes. Ou qu'elle l'a foutu dehors sans réfléchir la conne, la salope. Avec des mioches à l'école primaire ou au collège. Elle culpabilise à mort qu'elle a pas le temps de s'en occuper. Il faut bien vivre, les ménages, tout ça. Avec l'autre tarlouse qui s'est tiré et qui donne rien pour les gosses. Alors bien sûr l'école c'est pas ça. Hé, hé. C'est vrai que j'aime bien la sensation quand j'ai appuyé sur la sonnette, fort, et que je mets la main sur la poignée de la porte pour la secouer comme si j'étais la police ou l'huissier. Histoire de mettre dans l'ambiance. Allez, on se dépêche ma petite dame.
Évidemment quand je suis entré c'est le contraire, je deviens tout sucre, tout miel. Je caresse la joue des mômes. Pouah! Ils travaillent bien à l'école vos enfants au moins? Justement j'ai ce qu'il vous faut. Un investissement pour la vie. Je m'installe. Je prends mon temps. Je dis des blagues que la femme elle est obligée de rire. Je suis le père Noël. Les gosses me regardent. C'est le cas idéal. Ils ont pour ainsi dire plus de papa. La maman aussi elle a envie d'y croire. Les devoirs qui se font tout seul, les exposés, le goût des études. Et l'orthographe? Surtout l'orthographe! Vous pensez bien.
Après c'est du gâteau. Combien ça coûte? Franchement on peut toujours s'arranger. On peut faire un crédit. Sur deux ans. Vous vous rendez compte: pour que les enfants réussissent à l'école. C'est beau madame de voir ce que vous venez de faire, les yeux du grand garçon qui brillent. Toute sa vie il sera reconnaissant à sa maman. Pas vrai mon garçon? Si vous avez un doute vous avez huit jours pour vous rétracter. Signez là pour prouver que je vous l'ai bien dit. Allez mon grand garçon, comment tu t'appelles?
Tout ça c'est comme qui dirait de la roupie de sansonnet. Non le secret c'est de bien savoir repérer la famille qui est le plus dans la m... Pour la trouver il faut être un peu malin. Cette maison là dont le jardin n'a pas encore de pelouse et dont le crépi n'est pas posé c'est excellent. Les papiers peints qui se décollent à l'intérieur à cause de l'humidité des murs ça fera des choses à raconter aux voisin. Ben oui, il faut qu'ils comprennent que pour leurs gosses ils ont intérêt à faire des sacrifices eux aussi. C'est comme ça qu'on les chope les uns après les autres. Dans la vie il faut savoir être malin. Et si ces gamins sont malins ils n'ont pas besoin de faire d'études. Ils ont qu'à faire comme moi: vendre des encyclopédies!
Évidemment quand je suis entré c'est le contraire, je deviens tout sucre, tout miel. Je caresse la joue des mômes. Pouah! Ils travaillent bien à l'école vos enfants au moins? Justement j'ai ce qu'il vous faut. Un investissement pour la vie. Je m'installe. Je prends mon temps. Je dis des blagues que la femme elle est obligée de rire. Je suis le père Noël. Les gosses me regardent. C'est le cas idéal. Ils ont pour ainsi dire plus de papa. La maman aussi elle a envie d'y croire. Les devoirs qui se font tout seul, les exposés, le goût des études. Et l'orthographe? Surtout l'orthographe! Vous pensez bien.
Après c'est du gâteau. Combien ça coûte? Franchement on peut toujours s'arranger. On peut faire un crédit. Sur deux ans. Vous vous rendez compte: pour que les enfants réussissent à l'école. C'est beau madame de voir ce que vous venez de faire, les yeux du grand garçon qui brillent. Toute sa vie il sera reconnaissant à sa maman. Pas vrai mon garçon? Si vous avez un doute vous avez huit jours pour vous rétracter. Signez là pour prouver que je vous l'ai bien dit. Allez mon grand garçon, comment tu t'appelles?
Tout ça c'est comme qui dirait de la roupie de sansonnet. Non le secret c'est de bien savoir repérer la famille qui est le plus dans la m... Pour la trouver il faut être un peu malin. Cette maison là dont le jardin n'a pas encore de pelouse et dont le crépi n'est pas posé c'est excellent. Les papiers peints qui se décollent à l'intérieur à cause de l'humidité des murs ça fera des choses à raconter aux voisin. Ben oui, il faut qu'ils comprennent que pour leurs gosses ils ont intérêt à faire des sacrifices eux aussi. C'est comme ça qu'on les chope les uns après les autres. Dans la vie il faut savoir être malin. Et si ces gamins sont malins ils n'ont pas besoin de faire d'études. Ils ont qu'à faire comme moi: vendre des encyclopédies!
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vendredi 30 décembre 2011
Rêve du saut de l'an
Paris, le 31 décembre 20XX
Cher monsieur,
Cette nuit, ou plutôt au petit matin, j'ai fait un rêve très plaisant qui m'a laissée toute joyeuse à mon réveil. Dans ce rêve vous occupiez une place prépondérante, ce qui m'a incitée à vous l'écrire en cette période de vœux. Je sens bien combien il peut être périlleux d'écrire un rêve à un homme qui a été pendant plus de dix ans votre psychanalyste alors que cette analyse s'est arrêtée, ni interrompue ni terminée, dans une certaine confusion. Je ne peux plus me prévaloir de la protection de la muraille de billets que séance après séance j'ai bâtie en économisant sur mon quotidien. Non pas que je regrette l'aventure, croyez le bien!
Après m'être un moment réveillée aux dernières heures de la nuit je me suis rendormie sans y prendre garde et c'est dans ce moment que mon rêve est né. Il se déroula dans un appartement que je ne connais pas, vaste et lumineux. Je devais être fort aisée car à un moment du rêve un beau majordome vêtu sans cérémonie traversait discrètement la pièce où nous devisions, une chambre ou un salon avec un canapé sur lequel j'étais étendue,. J'avais invité toute une série pas très fixée de personnes à venir me voir cet après-midi-là. Vous étiez le seul de mes hôtes dont l'identité fût claire. Il y avait également, mais sans que je puisse en être certain, un ami de ma prime jeunesse que j'avais fort aimé quoique de manière platonique. Il était accompagné de sa femme et d'autres sans doute.
Ces rendez-vous avaient une certaine importance car il s'agissait de parler de moi. Je me rendis compte que les différentes personnes que j'avais invitées risquaient de se trouver ensemble à la même heure et ce mélange me parut avoir quelque chose d'inconvenant. Peut-être que vous, en particulier, vous formaliseriez-vous de cet étalage et de cette mise en commun de réflexions personnelles. Cette pensée fut le seul moment un peu pénible de mon rêve. Mais je passais outre à cette difficulté qui se réveillait pourtant chaque fois que je lançais une nouvelle invitation.
Un de mes invités me signala que malgré la maladie qui ravageait votre corps depuis des années, nous savons hélas tous les deux que votre Parkinson n'appartient pas qu'à mon rêve, vous restiez un athlète accompli et que vous gardiez par un intense et sévère entraînement certains muscles particulièrement bandés. Je dis les choses telles que je les ai perçues dans mon rêve et vous m'avez appris à me défier des premières interprétations obvies.
Vous de votre côté avez regretté auprès de moi que durant toutes ces années de psychanalyse je ne me sois jamais soucié de votre état d'esprit et que je ne vous aie jamais dit qu'il faisait beau dehors. J'en fus attristée. Nous avons alors parlé de reprendre l'analyse interrompue depuis plusieurs années. Je me demandais si cela valait la peine car je n'avais guère plus de dix ans à vivre. Je n'ai pas osé vous demander si reprendre une analyse me permettrait de pouvoir enfin devenir l'écrivaine que je rêvais d'être. Vous m'avez dit que ce serait nécessaire et long mais que cela me permettrait de corriger ma timidité et ma lenteur.
Le rêve m'a ensuite placée avec mes autres hôtes dans une véranda ensoleillée, assise dans un profond fauteuil. Un chat est entré par une chatière et je me suis avisée que vous n'étiez pas là. Je suis partie vous chercher dans une salle d'attente. Une femme (ma mère?) a fait remarquer combien j'étais attentive à vous. Vous étiez effectivement dans la salle d'attente avec une autre personne que j'avais également convoquée et que je ne connaissais pas mais qui appartenant au registre professionnel de ma vie. Elle m'a dit qu'une équipe de télévision attendait au rez-de-chaussée de l'appartement mon ancien patron qui m'a récemment fait souffrir. J'hésitais à aller parler aux journalistes qui venaient chez moi.
Voilà, cher monsieur, les chocolats que j'ai goûtés de matin et que j'ai voulu vous envoyer. J'espère qu'ils ne sont pas empoisonnés.
Aline de V.
Cher monsieur,
Cette nuit, ou plutôt au petit matin, j'ai fait un rêve très plaisant qui m'a laissée toute joyeuse à mon réveil. Dans ce rêve vous occupiez une place prépondérante, ce qui m'a incitée à vous l'écrire en cette période de vœux. Je sens bien combien il peut être périlleux d'écrire un rêve à un homme qui a été pendant plus de dix ans votre psychanalyste alors que cette analyse s'est arrêtée, ni interrompue ni terminée, dans une certaine confusion. Je ne peux plus me prévaloir de la protection de la muraille de billets que séance après séance j'ai bâtie en économisant sur mon quotidien. Non pas que je regrette l'aventure, croyez le bien!
Après m'être un moment réveillée aux dernières heures de la nuit je me suis rendormie sans y prendre garde et c'est dans ce moment que mon rêve est né. Il se déroula dans un appartement que je ne connais pas, vaste et lumineux. Je devais être fort aisée car à un moment du rêve un beau majordome vêtu sans cérémonie traversait discrètement la pièce où nous devisions, une chambre ou un salon avec un canapé sur lequel j'étais étendue,. J'avais invité toute une série pas très fixée de personnes à venir me voir cet après-midi-là. Vous étiez le seul de mes hôtes dont l'identité fût claire. Il y avait également, mais sans que je puisse en être certain, un ami de ma prime jeunesse que j'avais fort aimé quoique de manière platonique. Il était accompagné de sa femme et d'autres sans doute.
Ces rendez-vous avaient une certaine importance car il s'agissait de parler de moi. Je me rendis compte que les différentes personnes que j'avais invitées risquaient de se trouver ensemble à la même heure et ce mélange me parut avoir quelque chose d'inconvenant. Peut-être que vous, en particulier, vous formaliseriez-vous de cet étalage et de cette mise en commun de réflexions personnelles. Cette pensée fut le seul moment un peu pénible de mon rêve. Mais je passais outre à cette difficulté qui se réveillait pourtant chaque fois que je lançais une nouvelle invitation.
Un de mes invités me signala que malgré la maladie qui ravageait votre corps depuis des années, nous savons hélas tous les deux que votre Parkinson n'appartient pas qu'à mon rêve, vous restiez un athlète accompli et que vous gardiez par un intense et sévère entraînement certains muscles particulièrement bandés. Je dis les choses telles que je les ai perçues dans mon rêve et vous m'avez appris à me défier des premières interprétations obvies.
Vous de votre côté avez regretté auprès de moi que durant toutes ces années de psychanalyse je ne me sois jamais soucié de votre état d'esprit et que je ne vous aie jamais dit qu'il faisait beau dehors. J'en fus attristée. Nous avons alors parlé de reprendre l'analyse interrompue depuis plusieurs années. Je me demandais si cela valait la peine car je n'avais guère plus de dix ans à vivre. Je n'ai pas osé vous demander si reprendre une analyse me permettrait de pouvoir enfin devenir l'écrivaine que je rêvais d'être. Vous m'avez dit que ce serait nécessaire et long mais que cela me permettrait de corriger ma timidité et ma lenteur.
Le rêve m'a ensuite placée avec mes autres hôtes dans une véranda ensoleillée, assise dans un profond fauteuil. Un chat est entré par une chatière et je me suis avisée que vous n'étiez pas là. Je suis partie vous chercher dans une salle d'attente. Une femme (ma mère?) a fait remarquer combien j'étais attentive à vous. Vous étiez effectivement dans la salle d'attente avec une autre personne que j'avais également convoquée et que je ne connaissais pas mais qui appartenant au registre professionnel de ma vie. Elle m'a dit qu'une équipe de télévision attendait au rez-de-chaussée de l'appartement mon ancien patron qui m'a récemment fait souffrir. J'hésitais à aller parler aux journalistes qui venaient chez moi.
Voilà, cher monsieur, les chocolats que j'ai goûtés de matin et que j'ai voulu vous envoyer. J'espère qu'ils ne sont pas empoisonnés.
Aline de V.
dimanche 25 décembre 2011
Ligne une V
Marchant à pas vif, courant presque, il dépasse l'homme sur le quai. A peine lui jette-t-il un regard. Son seul souci est d'éviter de se trouver sur la trajectoire de la longue canne à gros bout caoutchouté avec laquelle l'homme balaie le chemin devant lui.
Ouf, il est dans la rame! Toutes les places assises sont prises. Il n'est même pas possible de s'adosser à la porte qui restera fermée côté voie. Il s'accroche à la barre à trois branches face à l'entrée de la rame. De tous les emplacements qui lui restent accessibles c'est le meilleur. En cas d'afflux de voyageurs la barre le protégera un peu du flot et de la presse. Il apprécie d'autant plus de trouver cet emplacement qu'un homme d'âge mûr, imposant dans un grand manteau en poil de chameau s'est déjà accroché à l'une des deux autres branches , celles qui sont du côté du quai. Si nécessaire il lui servira également de rempart contre la horde déferlante.
L'aveugle monte à son tour, poussé en avant par une femme qui reste sur le quai, et il saisit la troisième branche de la barre. Depuis que les rames sont automatisées les arrêts en station sont plus longs. Le métro démarre et il peut les regarder à loisir. L'homme au manteau en poil de chameau et l'aveugle se font face, anormalement proches l'un de l'autre. Quand l'aveugle a saisi la barre l'homme au poil de chameau ne s'est pas reculé.
L'aveugle est plus jeune que lui. Il observe ses yeux globuleux qui ont l'air d'être en porcelaine. De sa main droite il tient à la fois sa longue canne verticale le long de son corps et la barre. Il lui semble que ses yeux se mettent à sortir d'avantage et sa tête est prise de mouvements convulsifs vers le ciel. L'homme au manteau en poil de chameau ne bronche pas. La rame roule désormais. Et voilà que dans le prolongement des mouvements saccadés de sa tête l'aveugle lâche la barre et se met à danser une étrange danse d'ours. Cela donne l'impression qu'il va marcher vers l'homme au manteau en poil de chameau toujours impassible. Mais malgré leur piétinement les pieds de l'aveugle n'avancent pas. Son corps semble être l'objet d'une force intérieure terrible qui le pousse à ces mouvements pathétiques et désordonnée. Puis l'aveugle toujours silencieux s'apaise, se raccroche à la barre avant de reprendre ses convulsions sans lien avec les mouvements de la rame.
Il aimerait parler à l'homme aveugle, lui dire que son compagnon au manteau en poil de chameau et lui sont là, qu'ils n'ont pas peur de son étrange dandinement, qu'ils le soutiennent. Il n'ose pas. Il n'est pas sûr que l'aveugle enfermé dans les convulsions de son corps qui doivent être douloureuses apprécie d'avoir des témoins. Mais est-ce qu'il estime, parce qu'il est aveugle que personne ne le voie? De toute façon maintenant il est trop tard pour rompre le silence devenu aussi inflexible que la main de fer qui tord inexorablement le corps de l'aveugle entre de courts répits. Il se sent désormais lui-même en cage dans ce silence maintenant qu'il ne peut plus détacher ses yeux du spectacle de la danse muette et solitaire de l'aveugle en face de l'homme au manteau en poil de manteau dont il doit ne pas même soupçonner la présence si près de lui.
Ouf, il est dans la rame! Toutes les places assises sont prises. Il n'est même pas possible de s'adosser à la porte qui restera fermée côté voie. Il s'accroche à la barre à trois branches face à l'entrée de la rame. De tous les emplacements qui lui restent accessibles c'est le meilleur. En cas d'afflux de voyageurs la barre le protégera un peu du flot et de la presse. Il apprécie d'autant plus de trouver cet emplacement qu'un homme d'âge mûr, imposant dans un grand manteau en poil de chameau s'est déjà accroché à l'une des deux autres branches , celles qui sont du côté du quai. Si nécessaire il lui servira également de rempart contre la horde déferlante.
L'aveugle monte à son tour, poussé en avant par une femme qui reste sur le quai, et il saisit la troisième branche de la barre. Depuis que les rames sont automatisées les arrêts en station sont plus longs. Le métro démarre et il peut les regarder à loisir. L'homme au manteau en poil de chameau et l'aveugle se font face, anormalement proches l'un de l'autre. Quand l'aveugle a saisi la barre l'homme au poil de chameau ne s'est pas reculé.
L'aveugle est plus jeune que lui. Il observe ses yeux globuleux qui ont l'air d'être en porcelaine. De sa main droite il tient à la fois sa longue canne verticale le long de son corps et la barre. Il lui semble que ses yeux se mettent à sortir d'avantage et sa tête est prise de mouvements convulsifs vers le ciel. L'homme au manteau en poil de chameau ne bronche pas. La rame roule désormais. Et voilà que dans le prolongement des mouvements saccadés de sa tête l'aveugle lâche la barre et se met à danser une étrange danse d'ours. Cela donne l'impression qu'il va marcher vers l'homme au manteau en poil de chameau toujours impassible. Mais malgré leur piétinement les pieds de l'aveugle n'avancent pas. Son corps semble être l'objet d'une force intérieure terrible qui le pousse à ces mouvements pathétiques et désordonnée. Puis l'aveugle toujours silencieux s'apaise, se raccroche à la barre avant de reprendre ses convulsions sans lien avec les mouvements de la rame.
Il aimerait parler à l'homme aveugle, lui dire que son compagnon au manteau en poil de chameau et lui sont là, qu'ils n'ont pas peur de son étrange dandinement, qu'ils le soutiennent. Il n'ose pas. Il n'est pas sûr que l'aveugle enfermé dans les convulsions de son corps qui doivent être douloureuses apprécie d'avoir des témoins. Mais est-ce qu'il estime, parce qu'il est aveugle que personne ne le voie? De toute façon maintenant il est trop tard pour rompre le silence devenu aussi inflexible que la main de fer qui tord inexorablement le corps de l'aveugle entre de courts répits. Il se sent désormais lui-même en cage dans ce silence maintenant qu'il ne peut plus détacher ses yeux du spectacle de la danse muette et solitaire de l'aveugle en face de l'homme au manteau en poil de manteau dont il doit ne pas même soupçonner la présence si près de lui.
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