samedi 7 avril 2007

Montréal

La grisaille du fleuve noie d’ennui la ville épuisée d’elle-même, en attente de la neige. Sur la rue Sainte Catherine un homme sort furtivement d’un magasin et se fond dans la foule de cette fin d’après-midi d’automne montréalais. Il porte, dissimulé sous le bras, un paquet marron, de la taille d’un livre. Pour qui l’a vu sortir de la boutique tout dans son attitude montre qu’il cherche à passer inaperçu. Il marche cependant plus vite que le flot et il n’est pas une femme qui, le croisant à contre-sens, ne soit frappée par la beauté d’un des traits de son visage, aperçu comme à la dérobée. Cet émoi saisit quelques hommes aussi. Et ceux-là peuvent s’estimer heureux d’être protégés par la présence de la foule. S’ils se trouvaient dans la même disposition d’esprit à quelques blocs de là, ils risqueraient un coup de poing venu de nulle part. Et même au milieu de cette presse l’homme serait capable de frapper tellement vite que, n’était leur menton fracassé, ils pourraient s’imaginer avoir rêvé. Simplement à cette heure il y a plus important pour l’homme que de guetter les regards masculins équivoques qui le brûlent depuis qu’âgé d’à peine seize ans il avait dû soumettre son corps aux attouchements de pères de famille, honteux d’eux-mêmes, pour subvenir à ses besoins de came.

L’hommage du regard des femmes il l’acceptait sans difficulté, comme un dû. Il n’y prêtait généralement même pas grande attention. Avec elles il s’était toujours senti en position de force. Enfin sauf avec sa mère, bien sûr, cette ignoble garce, à laquelle il évitait en règle générale soigneusement de penser. Mais celles qui le croisent aujourd’hui, marchant à grands pas, que voient-elles de lui qui puisse à ce point les intéresser ? Quelques traits épars d’un visage, rien qui leur aurait permis de le décrire après coup. Si la synthèse de tous leurs regards était possible elle donnerait l’image qu’il a de lui lorsqu’il se regarde dans la glace. Un crâne régulier, cheveux très court, presque rasé. La partie droite du visage aux traits fermes, le front haut, les joues pleines, les lèvres peu épaisses, avec une quasi perpétuelle expression de demi-sourire qui pouvait être perçue comme la marque d’un souverain mépris ou d’une satisfaction particulière. La partie gauche du visage est presque symétrique, simplement très légèrement affaissée. Le même regard intense, inquiétant, est porté par l’œil droit, largement ouvert, et l’œil gauche, sensiblement plus petit, imperceptiblement plus fermé. C’est cette différence entre ces deux yeux animés de la même vie, différence si étonnante qu’on ne la note pas consciemment , qui fait qu’aucun humain, homme ou femme, n’a jamais pu cerner ce visage. L’homme lui-même, devant son miroir, a passé des heures à se contempler en secret, plongeant ses yeux dans son propre regard, sans épuiser son mystère. Alors le demi-sourire se transforme en un rictus assez inquiétant, un sentiment de toute puissance, une euphorie due au fait de s’aimer à ce point.

Outre sa singulière beauté l’homme se distingue par un double piercing assez discret. Il porte à l’oreille gauche un minuscule anneau, qu’il partage avec sa compagne, et une perle d’argent qui est la marque commune aux filles qui travaillent pour lui aux divers coins de la ville. Chaque fois qu’il risque de douter de lui-même ou, ce qui revient au-même, qu’il éprouve le besoin de jouir du symbole de son pouvoir, l’homme touche les deux bijoux sur le lobe de son oreille gauche. Il n’a même pas besoin de penser alors à celle qu’il appelle sa femme ni à l’emprise qu’il exerce sur ses gagneuses, que ce soit par sa pure violence, par sa séduction sexuelle ou la poudre blanche qu’il leur procure régulièrement, pour sentir se gonfler sa poitrine de la jouissance de sa propre force.

L’homme s’arrête devant une voiture de luxe européenne et sort une clé de sa poche gauche sans lâcher le paquet qu’il porte sous le bras droit. Il pénètre dans la voiture avec une étonnante souplesse après avoir jeté un regard circulaire autour de lui. Il place le paquet marron sous sa cuisse gauche et démarre. La circulation est dense mais relativement fluide par rapport à ce dont on a l’habitude dans les villes d’Europe. Mais l’Europe, l’homme s’en fiche. Son territoire c’est ici, à Montréal. Pour ne pas risquer d’être reconnu pendant que la voiture est à l’arrêt à un feu l’homme chausse des lunettes de soleil. Il n’allume pas la radio comme à son habitude. Ce qu’il va faire mérite de la concentration. L’homme est cependant calme, parfaitement calme. Après les belles boutiques du centre villes ce sont maintenant de petites échoppes de vêtements et des dépanneurs, ces épiceries de quartier où on trouve de tout. Encore un peu plus loin surgissent des immeubles d’habitation de plus en plus bas, de plus en plus lépreux. Finalement la voiture arrive dans un quartier constitué d’immeubles en brique noircie de trois ou quatre étages. Les moins tristes sont peints en rouge sang. Des escaliers métalliques noirs zigzaguent le long des façades et s’arrêtent à deux mètres cinquante du sol. On accède à ces immeubles par des perrons de ciment aux rampes métalliques déglinguées. La lumière filtrée par la brume donne une impression poussiéreuse, sinistre.

L’homme descend, le paquet tenu contre lui avec sa main gauche. Il jette un regard circulaire, la rue est vide. Il va mettre une pièce au parcmètre. Il ne s’agit pas pour lui de se faire remarquer en quoique ce soit par la police. Il traverse la rue et monte les escaliers d’un immeuble ni plus ni moins triste que les autres. Il pousse la porte d’entrée. Il y a longtemps que l’interphone est déglingué. Tout cela s’est passé si vite que les gros corbeaux qui patrouillent en permanence au-dessus du quartier à la recherche de quelques reliefs alimentaires n’ont rien dû remarquer. L’homme se sourit à lui-même. Il se passe la main sur la tête, comme s’il voulait remettre en place ses cheveux, comme s’il avait oublié son crâne rasé.

L’homme monte prestement les trois étages. Son cœur bat à peine plus vite quand il sonne un coup prolongé à une porte numérotée trente-trois. Il repasse sa main sur son crâne. Un vieil homme tout ratatiné aux yeux vifs lui ouvre la porte et le fait entrer. Il lui tend le paquet sans un mot.
- La biographie de Thucydide. Comme c’est gentil Sam de toujours penser à l’anniversaire de ton vieux professeur.








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1 commentaire:

Claudia Guerra a dit…

Par curiosité, je me demandais quelles étaient tes influences littéraires?

Dans tous les cas, ton écriture est vraiment captivante. J'aime bien comment les phrases s'harmonisent, ça semble si coulant. Bref, j'ai beaucoup aimé l'ambiance que tu as donné à ta nouvelle et la manière dont tu écris... :)
J'aimerai lire la suite, s'il y en a une!