dimanche 1 juillet 2007

Le beurre

L'homme qui est en face de moi est aussi grisâtre que moi. Seulement pour lui ce n'est pas un choix. Il n'a pas, comme moi, le souci de ne pas éveiller de désir chez tous ces hommes que je reçois, presque autant que de femmes, pour écouter leurs tristes vies. Ils ne peuvent pas, ils ne doivent pas deviner que sous ma tenue stricte, sous l'espèce d'uniforme professionnel de bonne soeur que je me suis inventé, se cachent des sous-vêtements torrides que je me commande sur internet. Des sous-vêtements qu'aucun homme ne m'a encore vu porter, car aucun homme ne m'a jamais demandé de me déshabiller. Mais c'est une autre histoire.

L'homme en face de moi a la bonne quarantaine. Il a le regard éteint, le cheveu triste. Les vêtements, un costume de prêt à porter, sentent la gène. Visiblement il a connu des jours meilleurs. Il a été marié. Il a eu un travail, un toit. Un jour sa femme l'a mis à la porte et tout s'est déréglé. Assez vite il a plongé. Il raconte son histoire simplement, d'une manière un peu mécanique. Il ne s'indigne même pas.

Ça faisait vingt cinq ans qu'ils étaient mariés. L'usure. Couple sans histoire. Il avait fallu partager des choix, accepter des renoncements. Le beurre par exemple.

Depuis son enfance pour faire ses tartines il avait toujours raclé la raclette de beurre par en-dessus. Ce geste était une tradition familiale qui faisait que rapidement la plaquette de beurre était plus creusée en son milieu. Vers la fin elle était même séparée en deux par le creusement du couteau. Ça dégouttait sa femme qui, depuis son enfance, avait appris à couper de fines mamelles sur la tranche de la plaquette. Ainsi évitait-on le creusement abominable. Lui trouvait cette manière de faire trop brutale à cause du claquement du couteau sur le beurrier quand le beurre dur sortait du réfrigérateur et que la lamelle se détachait d'un coup. Mais il s'était rangé aux exigences de sa femme. Il fallait, n'est-ce pas, faire des concessions.

Je l'approuve tout en mâchonnant le capuchon de mon stylo. Cette histoire de beurre n'a vraiment aucun intérêt. Je n'en suis pas surprise, en général la vie des gens tombés dans la misère a si peu d'intérêt. Je suis payée pour le savoir.

C'était à cause du beurre justement que sa femme l'avait mis dehors, m'explique-t-il. Un dimanche matin, en beurrant sa tartine, il se dit que le claquement du couteau sur le beurrier risquait de réveiller leur fille unique qui était rentrée tard d'une soirée et dormait de l'autre côté de la mince cloison. La plaquette était encore presque entière. Il s'était donc risqué à racler le haut pour ne pas faire de bruit. Le creusement était imperceptible. On distinguait à peine les striures des dents du couteau. Mais dès que sa femme les vit elle rentra dans une rage d'autant plus folle qu'elle resta contenue pour ne pas réveiller sa fille.

C'est honteux de mêler ta fille à cette histoire. Comme si elle y était pour quelque chose, la pauvre, si tu as décidé de rompre nos accords, de revenir à tes mauvaises habitudes familiales.

Elle se montra intraitable. L'appartement, héritage de ses parents, lui appartenait. Elle le mit dehors.

Il a fini de parler et me regarde. Il se demande probablement ce que je pense de son incroyable histoire. J'en ai entendu tellement de toutes sortes depuis vingt ans que je fais ce métier d'écouter que je n'en pense rien. Tiens, son regard s'est éclairé. Il doit s'imaginer que je vais le comprendre.

Il a de beaux yeux. En fait il est bel homme. Il suffira de peu de chose. Un changement de vêtements, une teinture des cheveux. Celui-là, je ne peux pas le louper.

Monsieur, vous savez, moi, la manière de couper le beurre, ça m'est bien égal ...

Qu'a-t-il comme ça, à se lever précipitamment.

-Eh, monsieur, ne partez pas, ne partez pas ...


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1 commentaire:

val a dit…

J'aime bien cette histoire.
:D !
J'aime bien venir lire quelques textes ici :D

Ou allez vous chercher des histoires pareilles?

Val