dimanche 7 janvier 2007

Nuit d'hôtel

La réceptionniste de l'hôtel me tend la clé magnétique en me disant que, exceptionnellement, je vais bénéficier d'une suite. Je marque un instant d'arrêt. Je viens pour un conseil d'administration à Montréal. Je suis un de ces puissants qui régissent le sort de l'humanité ordinaire, d'aéroport en aéroport, de conseil en conseil. Je viens tous les deux mois à Montréal. Je ne reste qu'une nuit que je passe toujours dans le même hôtel, dans la même chambre, peu importe l'étage. J'ai mes habitudes. A l'aéroport j'ai pris le taxi habituel. Cette fois-ci c'était une Buick mais quelque soit la marque, Buick, Chevrolet, Cadillac ou Lincoln, je retrouve le même intérieur déglingué, le même chauffeur haïtien dont le nom de famille, toujours un prénom comme Joseph ou Désiré, et la photo sont affichés avec le numéro de licence au-dessus de la porte arrière gauche. Alors, si j'hésite, c'est qu'une suite ce n'est pas dans mes habitudes, mais la réceptionniste pense que c'est à cause du prix. Elle me dit que cette chambre m'est attribuée sans surcoût parce que je suis un client fidèle. Etre fidèle, c'est dans ma nature mais, si j'exprime ma fidélité aux chambres habituelles, elle risque de ne pas comprendre. J'accepte la clé.
En même temps que la clé elle me tend une épaisse enveloppe: tous les messages que mon assistante a envoyés depuis mon départ. Elle m'avait appelé à l'aéroport pour me dire que j'avais oublié mon téléphone portable adapté aux normes nord-américaines. L'idiote! J'avais fait exprès de l'oublier pour être tranquille. Non, ce n'était pas la peine qu'elle me l'envoie par courtier. J'étais déjà dans la partie hors douane de l'aéroport. C'est çà, qu'elle m'envoie mes messages urgents à l'hôtel. Je savais de toutes façons que je les aurais eu en arrivant au siège de l'entreprise où se tenait le conseil d'administration au début de l'après-midi. Mais d'ici là en général j'étais tranquille. Je prends tout de même l'enveloppe, sans marquer ma contrariété. En Europe il est une heure du matin. Cà attendra mon réveil.

La suite est composée d'une première pièce, avec canapé et télévision, et de la chambre. Mais, à la différence de mes chambres habituelles, celle-ci est située à un coin du building. Il y a deux grandes vitres en angle, obstruées à cette heure par d'épais rideaux opaques. Du coup le lit trois place n'est pas à sa place habituelle, ni non plus la télévision de la chambre. L'énorme brugnon insipide qui, quelque soit la saison, accueille de voyageur dans une assiette blanche avec des couverts d'argent est dans la pièce d'entrée. J'enregistre tous ces changements. Je suis ce qu'on appelle un homme d'action, payé très cher pour prendre des décisions pour des millions de dollars. Je décide d'oublier cette antichambre dont je ferme la porte derrière moi. J'ouvre l'enveloppe aux messages et je les jette à travers la chambre. D'un coup la pièce est moins vide, moins anonyme. J'ouvre ma valise de voyage à roulettes et je disperse également mes vêtements aux quatre coins de la chambre. Cà y est, j'ai marqué mon territoire. Ma veste de costume est par terre. Elle est aussi bien que sur un cintre. Tout à l'heure je repêcherai ma veste et mon pantalon de pyjama, après m'être douché.

Maintenant que la chambre est devenue habitable pour moi je mets la clé en plastique dans la poche de ma chemise et je redescends au bar pour prendre un clamato. C'est une boisson à base de jus de clams, une sorte de coquillage, qui est servie, comme toutes les boissons non alcoolisées avec un pistolet au bout d'un tube plastique qui s'enfonce dans les profondeurs de l'hôtel. Je reste au bar selon mon habitude pour siroter en mangeant des biscuits d'apéritif. Signer la note, sans oublier d'ajouter à la main le service et puis dodo. C'est le moment que je préfère, celui où je me déshabille et balance mes vêtements du jour aux quatre coins de la pièce. Comme lorsque j'étais enfant et qu'ils me servaient de rempart contre les méchants. J'aime marcher nu au milieu de ce carnage pour rejoindre la salle de bain. Je suis embarqué dans mon vaisseau spatial, seul au monde.

Couché dans l'immense lit, bras et jambes en croix je jouis par avance de la possibilité de dormir une longue nuit. Ici il n'est que vingt heures. Une sourde douleur dans le bras droit me réveille. Je ne peux pas me tourner vers le réveil lumineux. La douleur devient plus vive, irradie de mon côté gauche. Je suis parfaitement réveillé mais mon esprit se fige. Je ne sais pas dans quelle direction chercher. Voilà, j'y suis. Cette douleur bouleversante qui maintenant me transperce est la douleur soeur de celle de ma mère. De ma mère lorsqu'elle et moi nous avons décidé, d'un commun accord, que le temps était venu qu'elle m'expulse de son ventre accueillant et chaud.

... maman ... mon dieu ... je vais mour....

Le rapatriement du corps prit presque une semaine. L'extrême désordre de la chambre fit soupçonner à l'inspecteur Belfleur de la police métropolitaine un meurtre accompagné d'un cambriolage. Malgré l'opposition de la famille, il ordonna une autopsie. Celle-ci conclut à une mort naturelle par infarctus.

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1 commentaire:

antoine a dit…

J'aime beaucoup cette histoire, ce mélange de superbe et de puerilité du héros, finalement bien ordinaire.

C'est ce que je préfère, quand la simplicité et la banalité des événements cachent une profondeur insoupçonnée.

Tout est sous le niveau de la mer.
Vive la litterature iceberg!!